bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - En famille

Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait étendu son linceul; elle fut surprise en traversant à la
hâte les rues du village, de remarquer qu'elles avaient leur air des dimanches, c'est-à-dire que les cabarets

étaient pleins d'ouvriers qui buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le long des

maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur porte, les femmes causaient et que les enfants

jouaient dans les cours. Personne n'assisterait-il donc au service?

En entrant dans l'église où elle avait eu peur de ne pas pouvoir entrer, elle la vit à moitié vide: dans le
choeur était rangée la famille; çà et là se montraient les autorités du village, les fournisseurs, le haut

personnel des usines, mais rares, très rares étaient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette

journée dont les conséquences pouvaient être si graves pour eux cependant, avaient eu la pensée de venir

joindre leurs prières à celles de leur patron.

Le dimanche sa place était à côté de M, Vulfran, mais comme elle n'avait pas qualité pour l'occuper, elle
prit une chaise à côté de Rosalie qui accompagnait sa grand'mère en grand deuil.

«Hélas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui pleurait, quel malheur! Qu'est-ce que
dit M. Vulfran?»

Mais l'office qui commençait dispensa Perrine de répondre, et ni Rosalie, ni Françoise ne lui adressèrent
plus la parole, voyant combien elle était bouleversée.

À la sortie, elle fut arrêtée par Mlle Belhomme qui, comme Françoise, voulut l'interroger sur, M. Vulfran,
et à qui elle dut répondre qu'elle ne l'avait pas vu depuis la veille.

«Vous rentrez à pied? demanda l'institutrice.

- Mais oui.

- Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu'aux écoles.»

Perrine eût voulu être seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et elle dut suivre la conversation de
l'institutrice.

«Savez-vous à quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever, s'asseoir, s'agenouiller pendant l'office,
si brisé, si accablé qu'il semblait toujours qu'il ne pourrait pas se redresser? C'est que pour la première

fois aujourd'hui, il a peut-être été bon pour lui d'être aveugle.

- Pourquoi?

- Parce qu'il n'a pas vu combien l'église était peu remplie. C'eût été une douleur de plus que cette
indifférence de ses ouvriers à son malheur.

- Ils n'étaient pas nombreux, cela est vrai.

- Au moins il ne l'a pas vu.

- Mais êtes-vous sûre qu'il ne s'en soit pas rendu compte par le silence vide de l'église en même temps
que par le brouhaha des cabarets, quand il a traversé les rues du village? Avec les oreilles il reconstitue

bien des choses.

- Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n'a pas besoin, le pauvre homme; et cependant...»

< page précédente | 184 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.