|
Hector Malot - En famille
je pense, comme je sens.
- Et c'est pour cela que je t'écoute, parce que tes paroles, pour peu expérimentées qu'elles soient, sont au moins celles d'une bonne fille.
- Eh bien, monsieur, j'en veux venir à ceci, c'est que si vous aimez votre fils et voulez l'avoir près de vous, lui de son côté il doit aimer sa fille et veut l'avoir près de lui.
- Entre son père et sa fille, il n'hésitera pas; d'ailleurs le mariage annulé, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de l'Inde sont précoces; il pourra bientôt la marier, ce qui, avec la dot que je lui assurerai, sera facile; il ne sera donc pas assez peu sensé pour ne pas se séparer d'une fille qui, elle, n'hésiterait pas à se séparer bientôt de lui pour suivre son mari. D'ailleurs, notre vie n'est pas faite que de sentiment, elle l'est aussi d'autres choses qui pèsent d'un lourd poids sur nos déterminations: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune n'était pas ce qu'elle est maintenant; quand il verra, et je la lui montrerai, la situation qu'elle lui assure à la tête de l'industrie de son pays, l'avenir qu'elle lui promet, avec toutes les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas une petite moricaude qui l'arrêtera.
- Mais cette petite moricaude n'est peut-être pas aussi horrible que vous l'imaginez.
- Une Hindoue.
- Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en moyenne plus beaux que les Européens.
- Exagérations de voyageurs.
- Qu'ils ont les membres souples, le visage d'un ovale pur, les yeux profonds avec un regard fier, la bouche discrète, la physionomie douce; qu'ils sont adroits, gracieux dans leurs mouvements; qu'ils sont sobres, patients, courageux au travail; qu'ils sont appliqués à l'étude...
- Tu as de la mémoire.
- Ne doit-on pas retenir ce qu'on lit? Enfin il résulte de ces livres qu'une Hindoue n'est pas forcément une horreur comme vous êtes disposé à le croire.
- Que m'importe, puisque je ne la connaîtrai pas.
- Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-être vous intéresser à elle, vous attacher à elle...
- Jamais; rien qu'en pensant à elle et à sa mère, je suis pris d'indignation.
- Si vous la connaissiez... cette colère s'apaiserait peut-être.»
Il serra les poings dans un moment de fureur qui troubla Perrine, mais cependant ne lui coupa pas la parole:
«J'entends si elle n'était pas du tout ce que vous supposez; car elle peut, n'est-ce pas, être le contraire de ce que votre colère imagine: le père Fildes dit que sa mère était douée des plus charmantes qualités, intelligente, bonne, douce...
- Le père Fildes est un brave prêtre qui voit la vie et les gens avec trop d'indulgence; d'ailleurs, il ne l'a pas connue, cette femme dont il parle.
|