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Hector Malot - En famille

reconnaître pour ma fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils près de moi, tant qu'il ne se serait
pas séparé d'elle; c'eût été manquer à mon devoir de père, en même temps qu'abdiquer ma volonté, et un

homme comme moi ne peut pas en arriver là; je veux ce que je dois, et ne transige pas plus sur la volonté

que sur le devoir.»

Il dit cela avec une fermeté d'accent qui glaça Perrine; puis, tout de suite il poursuivit:

«Maintenant, tu peux te demander comment, n'ayant pas voulu recevoir mon fils après son mariage, je
veux présentement le rappeler près de moi. C'est que les conditions ne sont plus aujourd'hui ce qu'elles

étaient à cette époque. Après treize années de ce prétendu mariage, mon fils doit être aussi las de cette

créature que de la vie misérable qu'elle lui a fait mener près d'elle. D'autre part, les conditions pour moi

sont changées aussi: ma santé est loin d'être restée ce qu'elle était, je suis malade, je suis aveugle, et je ne

peux recouvrer la vue que par une opération qu'on ne risquera que si je suis dans un état de calme lui

assurant des chances sérieuses de réussite. Quand mon fils saura cela, crois-tu qu'il hésitera à quitter cette

femme, à laquelle d'ailleurs j'assurerai la vie la plus large ainsi qu'à sa fille? Si je l'aime, il m'aime aussi;

que de fois a-t-il tourné ses regards vers Maraucourt! que de regrets n'a-t-il pas éprouvés! Qu'il apprenne

la vérité, tu le verras accourir.

- Il devrait donc quitter sa femme et sa fille?

- Il n'a pas de femme, il n'a pas de fille.

- Le père Fildes dit qu'il a été marié dans la chapelle de la mission par le père Leclerc.

- Ce mariage est nul en France pour avoir été contracté contrairement à la loi.

- Mais aux Indes, est-il nul aussi?

- Je le ferai casser à Rome.

- Mais sa fille?

- La loi ne reconnaît pas cette fille.

- La loi est-elle tout?

- Que veux-tu dire?

- Que ce n'est pas la loi qui fait qu'on aime ou qu'on n'aime pas ses enfants, ses parents. Ce n'était pas en
vertu de la loi que j'aimais mon pauvre papa, mais parce qu'il était bon, tendre, affectueux, attentif pour

moi, parce que j'étais heureuse quand il m'embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou

qu'il me regardait avec un sourire; et parce que je n'imaginais pas qu'il y eût rien de meilleur que d'être

avec lui-même, quand il ne me parlait point et s'occupait de ses affaires. Et lui, il m'aimait parce qu'il

m'avait élevée, parce qu'il me donnait ses soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce qu'il

sentait que je l'aimais de tout mon coeur. La loi n'avait rien à voir là dedans; je ne me demandais pas si

c'était la loi qui le faisait mon père, car j'étais bien certaine que c'était l'affection que nous avions l'un

pour l'autre.

- Où veux-tu en venir?

- Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent déraisonnables, mais je parle tout haut, comme

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