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Hector Malot - En famille

personne, par cette raison décisive qu'il ne veut pour successeur que son fils, car malgré les querelles qui
les ont séparés depuis plus de douze ans, c'est son fils seul qu'il aime d'un amour et d'un orgueil de père,

et il l'attend. M. Edmond reviendra-t-il? on n'en sait rien, puisqu'on ignore s'il est vivant ou mort. Une

seule personne recevait probablement de ses nouvelles, comme M. Edmond en recevait de cette personne

qui n'était autre que notre ancien curé M. l'abbé Poiret; mais M. l'abbé Poiret est mort depuis deux ans, et

aujourd'hui il paraît à peu près certain qu'il est impossible de savoir à quoi s'en tenir. Pour M. Vulfran, il

croit, il est sûr que son fils arrivera un jour ou l'autre. Pour les personnes qui ont intérêt à ce que M.

Edmond soit mort, elles croient non moins fermement, elles sont non moins sûres qu'il est mort

réellement, et elles manoeuvrent de façon à se trouver maîtresses de la situation le jour où la nouvelle de

cette mort arrivera à M. Vulfran qu'elle pourra bien tuer d'ailleurs. Maintenant, ma chère enfant,

comprenez-vous l'intérêt que vous avez, vous qui vivez dans l'intimité de M. Vulfran, à vous montrer

discrète et réservée avec la mère de M. Casimir, qui, de toutes les manières, travaille pour son fils aussi

bien que contre ceux qui menacent celui-ci? Si vous étiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec la

mère de M. Théodore. De même que si vous étiez trop bien avec celle-ci quand elle viendra, ce qui

certainement ne tardera pas, vous auriez pour adversaire Mme Bretoneux. Sans compter que si vous

gagniez les bonnes grâces des deux, vous vous attireriez peut-être l'hostilité de celui qui a tout à redouter

d'elles. Voilà pourquoi je vous recommande la plus grande circonspection. Parlez aussi peu que possible.

Et toutes les fois que vous serez interrogée de façon à ce que vous deviez malgré tout répondre, ne dites

que des choses insignifiantes ou vagues; dans la vie bien souvent on a plus d'intérêt à s'effacer qu'à

briller, et à se faire prendre pour une fille un peu bête plutôt que pour une trop intelligente: c'est votre

cas, et moins vous paraîtrez intelligente, plus vous le serez.»

XXXIV

Ces conseils, donnés avec une bienveillance amicale, n'étaient pas pour rassurer Perrine, déjà inquiète de
la venue de Mme Bretoneux.

Et cependant, si sincères qu'ils fussent, ils atténuaient la vérité plutôt qu'ils ne l'exagéraient, car
précisément parce que Mlle Belhomme était physiquement d'une exagération malheureuse, moralement

elle était d'une réserve excessive, ne se mettant, jamais en avant, ne disant que la moitié des choses, les

indiquant, ne les appuyant pas, pratiquant en tout les préceptes qu'elle venait de donner à Perrine et qui

étaient les siens mêmes.

En réalité la situation était encore beaucoup plus difficile que ne le disait Mlle Belhomme, et cela aussi
bien par suite des convoitises qui s'agitaient autour de M. Vulfran que par le fait des caractères des deux

mères qui avaient engagé la lutte pour que leur fils héritât seul, un jour ou l'autre, des usines de

Maraucourt, et d'une fortune qui s'élevait, disait-on, à plus de cent millions.

L'une, Mme Stanislas Paindavoine, femme du frère aîné de M. Vulfran, avait vécu dévorée d'envie, en
attendant que son mari, grand marchand de toile de la rue du Sentier, lui gagnât l'existence brillante à

laquelle ses goûts mondains lui donnaient droit, croyait-elle. Et comme ni ce mari, ni la chance, n'avaient

réalisé son ambition, elle continuait à se dévorer en attendant maintenant que, par son oncle, Théodore

obtint ce qui lui avait manqué à elle, et prit dans le monde parisien la situation qu'elle avait ratée.

L'autre, Mme Bretoneux, soeur de M. Vulfran, mariée à un négociant de Boulogne, qui cumulait toutes
sortes de professions sans qu'elles l'eussent enrichi: agence en douane, agence et assurance maritimes,

marchand de ciment et de charbons, armateur, commissionnaire-expéditeur, roulage, transports

maritimes, - voulait la fortune de son frère autant pour l'amour même de la richesse que pour l'enlever à

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