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Hector Malot - En famille
certaines espérances. Si mon fils n'était plus là pour prendre ma place quand je serai tout à fait incapable d'en porter les charges, et pour hériter de ma fortune quand je mourrai, qui occuperait cette place? À qui cette fortune reviendrait-elle? Comprends-tu les espérances embusquées derrière ces questions?
- À peu près, monsieur.
- Cela suffit, et même j'aime autant que tu ne les comprennes pas tout à fait. Il y a donc près de moi, parmi ceux qui devraient me soutenir et m'aider, des personnes qui ont intérêt à ce que mon fils ne revienne pas, et qui par cela seul que cet intérêt trouble leur esprit, peuvent s'imaginer qu'il est mort. Mort, mon fils! Est-ce que cela est possible! Est-ce que Dieu m'aurait frappé d'un si effroyable malheur! Eux peuvent le croire, moi je ne peux pas. Que ferais-je en ce monde si Edmond était mort? C'est la loi de la nature que les enfants perdent leurs parents, non que les parents perdent leurs enfants. Enfin, j'ai cent raisons meilleures les unes que les autres qui prouvent l'insanité de ces espérances. Si Edmond avait péri dans un accident, je l'aurais su; sa femme eût été la première à m'en avertir. Donc Edmond n'est pas, ne peut pas être mort; je serais un père sans foi d'admettre le contraire.»
Perrine ne tenait plus ses yeux attachés sur M. Vulfran, mais elle les avait détournés pour cacher son visage, comme s'il pouvait le voir.
«Les autres qui n'ont pas cette foi, peuvent croire à cette mort, et cela explique leur curiosité en même temps que les précautions que je prends pour que tout ce qui se rapporte à mes recherches reste secret. Je te le dis franchement. D'abord pour que tu voies la tâche à laquelle je t'associe: rendre un fils à son père; et je suis certain que tu as assez de coeur pour t'y employer fidèlement. Et puis je t'en parle encore, parce que ç'a toujours été ma règle de vie d'aller droit à mon but, en disant franchement où je vais; quelquefois les malins n'ont pas voulu me croire et ont supposé que je jouais au fin; ils en ont toujours été punis. On a déjà tenté de te circonvenir; on le tentera encore, cela est probable, et de différents côtés; te voilà prévenue, c'est tout ce que je devais faire.»
Ils étaient arrivés en vue des cheminées de l'usine de Hercheux, de toutes la plus éloignée de Maraucourt; encore quelques tours de roues, ils entraient dans le village.
Perrine, bouleversée, frémissante, cherchait des paroles pour répondre et ne trouvait rien, l'esprit paralysé par l'émotion, la gorge serrée, les lèvres sèches:
«Et moi, s'écria-t-elle enfin, je dois vous dire que je suis à vous, monsieur, de tout coeur.»
XXXII
Le soir, la tournée des usines achevée, au lieu de revenir aux bureaux comme c'était la coutume, M. Vulfran dit à Perrine de le conduire directement au château; et pour la première fois elle franchit la magnifique grille dorée, chef-d'oeuvre de serrurerie, qu'un roi n'avait pu se donner à l'une des dernières expositions, racontait-on, mais que le riche industriel n'avait pas trouvée trop chère pour sa maison de campagne.
«Suis la grande allée circulaire», dit M. Vulfran.
Pour la première fois aussi elle vit de près les massifs de fleurs que jusque-là elle n'avait aperçus que de loin, formant des taches rouges ou roses sur le velours foncé des gazons tondus ras. Habitué à faire ce chemin, Coco le montait d'un pas tranquille et, sans avoir besoin de le conduire, elle pouvait poser ses regards, à droite et à gauche, sur les corbeilles, ou les plantes et les arbustes que leur beauté rendait
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