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Hector Malot - En famille

aussi bien que ce sera un avertissement à ceux qui voudraient le tenter encore. Enfin, ce sera une
récompense pour toi.»

Perrine, qui avait commencé par trembler, s'était bien vite rassurée; maintenant, elle était si violemment
secouée par la joie qu'elle ne trouva pas un mot à répondre.

«Ma confiance en toi m'est venue du courage que tu as montré dans la lutte contre la misère; quand on est
brave comme tu l'as été, on est honnête; tu viens de me prouver que je ne me suis pas trompé, et que je

peux me fier à toi, comme si je te connaissais depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as dû entendre parler

de moi avec envie: être à la place de M. Vulfran, être M. Vulfran, quel bonheur! La vérité est que la vie

m'est dure, très dure, plus pénible, plus difficile que pour le plus misérable de mes ouvriers. Qu'est la

fortune sans la santé qui permet d'en jouir? le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes épaules

m'écrase. Tous les matins, je me dis que sept mille ouvriers vivent par moi, vivent de moi, pour qui je

dois penser, travailler, et que si je leur manquais ce serait un désastre, pour tous la misère, pour un grand

nombre la faim, la mort peut-être. Il faut que je marche pour eux, pour l'honneur de cette maison que j'ai

créée, qui est ma joie, ma gloire, - et je suis aveugle!»

Une pause s'établit et l'âpreté de cette plainte emplit de larmes les yeux de Perrine; mais bientôt M.
Vulfran reprit:

«Tu devais savoir par les conversations du village, et tu sais par la lettre que tu as traduite, que j'ai un
fils; mais entre ce fils et moi, il y a eu, pour toutes sortes de raisons dont je ne veux pas parler, des

dissentiments graves qui nous ont séparés et qui, après son mariage conclu malgré mon opposition, ont

amené une rupture complète, mais n'ont pas éteint mon affection pour lui, car je l'aime, après tant

d'années d'absence, comme s'il était encore l'enfant que j'ai élevé, et quand je pense à lui, c'est-à- dire le

jour et la nuit si longs pour moi, c'est le petit enfant que je vois de mes yeux sans regard. À son père, mon

fils a préféré la femme qu'il aimait et qu'il avait épousée par un mariage nul. Au lieu de revenir près de

moi, il a accepté de vivre près d'elle, parce que je ne pouvais ni ne devais la recevoir. J'ai espéré qu'il

céderait; il a dû croire que je céderais moi- même. Mais nous avons le même caractère: nous n'avons

cédé ni l'un ni l'autre Je n'ai plus eu de ses nouvelles. Après ma maladie qu'il a certainement connue, car

j'ai tout lieu de penser qu'on le tenait au courant de ce qui se passe ici, j'ai cru qu'il reviendrait. Il n'est pas

revenu, retenu évidemment par cette femme maudite qui, non contente de me l'avoir pris, me le garde, la

misérable!...»

Perrine écoutait, suspendue aux lèvres de M. Vulfran, ne respirant pas; à ce mot, elle interrompit:

«La lettre du père Fildes dit: «Une jeune personne douée des plus charmantes qualités: l'intelligence, la
bonté, la douceur, la tendresse de l'âme, la droiture du caractère», on ne parle pas ainsi d'une misérable.

- Ce que dit la lettre peut-il aller contre les faits? et le fait capital qui m'a inspiré contre elle l'exaspération
et la haine, c'est qu'elle me garde mon fils, au lieu de s'effacer comme il convient à une créature de son

espèce, pour qu'il puisse retrouver et reprendre ici la vie qui doit être la sienne. Enfin par elle nous

sommes séparés, et tu vois que, malgré les recherches que j'ai fait entreprendre, je ne sais même pas où il

est; comme moi, tu vois les difficultés qui s'opposent à ces recherches. Ce qui complique ces difficultés,

c'est une situation particulière que je dois t'expliquer, bien qu'elle soit sans doute peu claire pour une

enfant de ton âge; mais, enfin, il faut que tu t'en rendes à peu près compte, puisque par la confiance que

je mets en toi, tu vas m'aider dans ma tâche. La longue absence, la disparition de mon fils, notre rupture,

le long temps qui s'est écoulé depuis les dernières nouvelles qu'on a reçues de lui, ont fatalement éveillé

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