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Hector Malot - En famille

«Tu es donc stupide? s'écria-t il d'une voix étouffée.

- Sans doute, je le suis.

- Alors, tâche de comprendre qu'il faut être intelligent pour occuper la place que M. Vulfran t'a donnée
auprès de lui, et que puisque cette intelligence te manque, tu ne peux pas garder cette place, et qu'au lieu

de te soutenir comme je l'aurais voulu, mon devoir est de te faire renvoyer. Comprends-tu cela?

- Oui, monsieur.

- Eh bien, réfléchis-y, pense à ce qu'est ta situation aujourd'hui, représente-toi ce qu'elle sera demain dans
la rue, et prends une résolution que tu me feras connaître ce soir.»

Là-dessus, après avoir attendu un moment sans qu'elle faiblît, il sortit à pas glissés comme il était entré.

XXXI

«Réfléchis.»

Elle eût voulu réfléchir; mais comment, alors que M. Vulfran attendait?

Elle se remit donc à sa traduction, se disant que pendant qu'elle travaillerait, son émotion se calmerait
peut-être, et qu'alors elle serait sans doute mieux en état d'examiner sa situation et de décider ce qu'elle

avait à faire.

«La principale difficulté que j'ai, comme je vous le dis, rencontrée dans mes recherches, a été celle du
temps qui s'est écoulé depuis le mariage de M. Edmond Paindavoine, votre cher fils. Tout d'abord je vous

avoue que, privé des lumières de notre révérend père Leclerc qui avait béni cette union, j'ai été

complètement désorienté, et que j'ai du chercher de différents côtés avant de recueillir les éléments d'une

réponse qui pût vous satisfaire.

«De ces éléments il résulte que celle qui est devenue la femme de M. Edmond Paindavoine était une
jeune personne douée de toute les qualités: l'intelligence, la bonté, la douceur, la tendresse de l'âme, la

droiture du caractère, sans parler de ces charmes personnels qui, pour être éphémères, n'en ont pas moins

une importance souvent décisive pour ceux qui laissent leur coeur se prendre par les vanités de ce

monde.»

Quatre fois elle recommença la traduction de cette phrase, la plus entortillée à coup sûr de cette lettre,
mais elle s'acharna à la rendre avec toute l'exactitude qu'elle pouvait mettre dans ce travail, et si elle

n'arriva pas à se satisfaire elle-même, au moins eut-elle la conscience d'avoir fait ce qu'elle pouvait.

«Le temps n'est plus où tout le savoir des femmes hindoues consistait dans la science de l'étiquette, dans
l'art de se lever ou s'asseoir, et où toute instruction, en dehors de ces points essentiels, était considéré

comme une déchéance; aujourd'hui un grand nombre, même parmi celles des hautes castes, ont l'esprit

cultivé et, se rappellent que dans l'Inde ancienne, l'étude était placée sous l'invocation de la déesse

Sarasvati. Celle dont je parle appartenait à cette catégorie, et son père ainsi que sa mère, qui étaient de

famille brahmane, c'est-à-dire deux fois nés, selon l'expression hindoue, avaient eu le bonheur d'être

convertis à notre sainte religion catholique, apostolique et romaine par notre révérend père Leclerc

pendant les premières années de sa mission. Par malheur pour la propagation de notre foi dans le

Hind
l'influence de la caste est toute-puissante, de sorte que qui perd sa foi perd sa caste, c'est-à-dire
son rang, ses relations, sa vie sociale. Ce fut le cas de cette famille, qui par cela seul qu'elle se faisait

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