|
Hector Malot - En famille
bousculer.
«Tu as raison, dit-il, ce n'est pas une lettre française que tu lis; il faut que tu la comprennes avant de me l'expliquer. Voilà ce que tu vas faire: tu vas prendre cette lettre et aller dans le bureau de Bendit, où tu la traduiras aussi fidèlement que possible, en écrivant ta traduction que tu me liras... Ne perds pas une minute. J'ai hâte, tu le vois, de savoir ce qu'elle contient.»
Elle s'éloignait, il la retint:
«Écoute bien. Il s'agit, dans cette lettre, d'affaires personnelles qui ne doivent être connues de personne; tu entends, de personne; quoi qu'on te demande, s'il se trouve quelqu'un qui ose t'interroger, tu ne dois donc rien dire, mais même ne laisser rien deviner. Tu vois la confiance que je mets en toi; je compte que tu t'en montreras digne; si tu me sers fidèlement, sois certaine que tu t'en trouveras bien.
- Je vous promets, monsieur, de tout faire pour mériter cette confiance.
- Va vite et fais vite.»
Malgré cette recommandation, elle ne se mit pas tout de suite à écrire sa traduction, mais elle lut la lettre d'un bout à l'autre, la relut, et ce fut seulement après cela qu'elle prit une grande feuille de papier et commença.
«Dakka, 29 mai.
«Très honoré monsieur,
«J'ai le vif chagrin de vous apprendre que nous avons eu la douleur de perdre notre révérend père Leclerc à qui vous aviez bien voulu demander certains renseignements, auxquels vous paraissez attacher une importance qui me décide à vous répondre à sa place, en m'excusant de n'avoir pas pu le faire plus tôt, empêché que j'ai été par des voyages dans l'intérieur, et retardé d'autre part par les difficultés, qu'après plus de douze ans écoulés, j'ai éprouvées à réunir ces renseignements d'une façon un peu précise; je fais donc appel à toute votre bienveillance pour qu'elle me pardonne ce retard involontaire, et aussi de vous écrire en anglais; la connaissance imparfaite de votre belle langue en est seule la cause.»
Après avoir écrit cette phrase qui était véritablement longue, comme elle l'avait dit à M. Vulfran, et qui par cela seul présentait de réelles difficultés pour être mise au net, elle s'arrêta pour la relire et la corriger. Elle s'y appliquait de toutes les forces de son attention quand la porte de son bureau, qu'elle avait fermée, s'ouvrit devant Théodore Paindavoine qui entra et lui demanda un dictionnaire anglais-français.
Justement elle avait ce dictionnaire ouvert devant elle; elle le ferma et le tendit à Théodore.
«Ne vous en serviez-vous pas? dit celui-ci en venant près d'elle.
- Oui, mais je peux m'en passer.
- Comment cela?
- J'en ai plus besoin pour l'orthographe des mots français que pour le sens des mots anglais, un dictionnaire français le remplacera très bien.»
Elle le sentait sur son dos, et bien qu'elle ne pût pas voir ses yeux n'osant pas se retourner, elle devinait qu'ils lisaient par-dessus son épaule.
|