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Hector Malot - En famille

Enfin, nous verrons, et puisque notre parti est arrêté, ne parlons plus de cela: c'est un sujet trop triste, et
puis je suis fatiguée.»

En effet, elle paraissait épuisée, et plus d'une fois elle avait dû faire de longues pauses pour arriver à bout
de ce qu'elle voulait dire.

«As-tu besoin de dormir?

- J'ai besoin de m'abandonner, de m'engourdir dans la tranquillité, du parti pris et l'espoir d'un lendemain.

- Alors, je vais te laisser pour ne pas te déranger, et comme il y a encore deux heures de jour, je vais en
profiter pour laver notre linge. Est-ce que ça ne te paraîtra pas bon d'avoir demain une chemise fraîche?

- Ne te fatigue pas.

- Tu sais bien que je ne suis jamais fatiguée.»

Après avoir embrassé sa mère, elle alla de-ci de-là dans la roulotte, vivement, légèrement; prit un paquet
de linge dans un petit coffre ou il était enfermé, le plaça dans une terrine; atteignit sur une planche un

petit morceau de savon tout usé, et sortit emportant le tout. Comme après que le riz avait été cuit, elle

avait empli d'eau sa casserole, elle trouva cette eau chaude et put la verser sur son linge. Alors,

s'agenouillant dons l'herbe, après avoir ôté sa veste, elle commença a savonner, à frotter, et sa lessive ne

se composant en réalité que de deux chemises, de trois mouchoirs, de deux paires de bas, il ne lui fallait

pas deux heures pour que fût tout lavé, rincé et étendu sur des ficelles entre la roulotte et la palissade.

Pendant qu'elle travaillait, Palikare attaché, à une courte distance d'elle, l'avait plusieurs fois regardée
comme pour la surveiller, mais sans rien de plus. Quand il vit qu'elle avait fini, il allongea le cou vers elle

et poussa cinq ou six braiments qui étaient des appels impérieux.

«Crois-tu que je t'oublie?» dit-elle.

Elle alla à lui, le changea de place et lui apporta à boire dans sa terrine qu'elle avait soigneusement
rincée, car s'il se contentait de toutes les nourritures qu'on lui donnait ou qu'il trouvait lui-même, il était

au contraire très difficile pour sa boisson, et n'acceptait que de l'eau pure dans des vases propres ou le

bon vin qu'il aimait par-dessus tout.

Mais cela fait, au lieu de le quitter, elle se mit à le flatter de la main en lui disant des paroles de tendresse
comme une nourrice à son enfant, et l'âne, qui tout de suite s'était jeté sur l'herbe nouvelle, s'arrêta de

manger pour poser sa tête contre l'épaule de sa petite maîtresse et se faire mieux caresser: de temps en

temps il inclinait vers elle ses longues oreilles et les relevait avec des frémissements qui disaient sa

béatitude.

Le silence s'était fait dans l'enclos maintenant fermé, ainsi que dans les rues désertes du quartier, et on
n'entendait plus, au loin, qu'un sourd mugissement sans bruits distincts, profond, puissant, mystérieux

comme celui de la mer, la respiration et la vie de Paris qui continuaient actives et fiévreuses malgré la

nuit tombante.

Alors, dans la mélancolie du soir, l'impression de ce qui venait de se dire étreignit Perrine plus fort, et,
appuyant sa tête à celle de son âne, elle laissa couler les larmes qui depuis si longtemps l'étouffaient,

tandis qu'il lui léchait les mains.

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