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Hector Malot - En famille

en rien, ni sur rien, et que la misère m'a appris à tout endurer; je serais morte; et je ne pense pas que ce
soit une lâcheté d'essayer d'échapper à la mort.

- La chambrée de Françoise est-elle donc si malsaine?

- Ah! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas que vos ouvrières vivent là.

- Continue.»

Elle passa à sa découverte de l'île, et à son idée de s'installer dans l'aumuche.

«Tu n'as pas eu peur?

- Je suis habituée à n'avoir pas peur.

- Tu parles de l'entaille qui se trouve la dernière sur la route de Saint-Pipoy, à gauche?

- Oui, monsieur.

- Cette aumuche m'appartient et elle sert à mes neveux. C'est donc là que tu as dormi?

- Non seulement dormi, mais travaillé, mangé, même donné à dîner à Rosalie, qui pourra vous le
raconter; je ne l'ai quittée que pour Saint-Pipoy quand vous m'avez dit de rester à la disposition des

monteurs, et cette nuit pour loger chez mère Françoise, où je peux maintenant me payer un cabinet pour

moi seule.

- Tu es donc riche que tu peux donner à dîner à ta camarade?

- Si j'osais vous dire.

- Tu dois tout me dire.

- Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de petites filles?

- Ce n'est pas trop court qu'est le temps pour moi, depuis que je ne peux plus l'employer comme je
voudrais, c'est long, bien long... et vide.»

Elle vit passer sur le visage de M. Vulfran un nuage sombre qui accusait les tristesses d'une existence que
l'on croyait si heureuse et que tant de gens enviaient, et à la façon dont il prononça le mot «vide» elle eut

le coeur attendri. Elle aussi depuis qu'elle avait perdu son père et sa mère, pour rester seule, savait ce que

sont les journées longues et vides, que rien ne remplit si ce n'est les soucis, les fatigues et les misères de

l'heure présente, sans personne avec qui les partager, qui vous soutienne ou vous égaie. Lui ne

connaissait ni fatigues, ni privations, ni misères. Mais sont-elles tout au monde, et n'est-il pas d'autres

souffrances, d'autres douleurs! C'étaient celles-là que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi

cette tête penchée, ces lèvres, ces joues affaissées, cette physionomie allongée par l'évocation sans doute

de souvenirs pénibles.

Si elle essayait de le distraire? sans doute cela était bien hardi à elle qui le connaissait si peu. Mais
pourquoi ne risquerait-elle point, puisque lui-même demandait qu'elle parlât, d'égayer ce sombre visage

et de le faire sourire? Elle pouvait l'examiner, elle verrait bien si elle l'amusait ou l'ennuyait.

Et tout de suite d'une voix enjouée, qui avait l'entrain d'une chanson, elle commença:

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