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Hector Malot - En famille

- Je m'en souviendrai, monsieur, je vous le promets.

- Bon. Maintenant va t'asseoir sur le banc là-bas; si M. Vulfran a besoin de toi, il se rappellera qu'il t'a dit
de venir.»

Elle resta près de deux heures sur son banc, n'osant pas bouger tant que Talouel était là, n'osant même
pas réfléchir, ne se reprenant que lorsqu'il sortait, mais s'inquiétant, au lieu de se rassurer, car il eût fallu,

pour croire qu'elle n'avait rien à craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui n'était pas

dans son caractère. Ce qu'il exigeait d'elle ne se devinait que trop: qu'elle fût son espion auprès de M.

Vulfran, tout simplement, de façon à lui rapporter ce qui se trouvait dans les lettres qu'elle aurait à

traduire.

Si c'était là une perspective bien faite pour l'épouvanter, cependant elle avait cela de bon de donner à
croire que Talouel savait ou tout au moins supposait qu'elle aurait des lettres à traduire, c'est-à-dire que

M. Vulfran la prendrait près de lui tant que Bendit serait malade.

Cinq ou six fois en voyant paraître Guillaume, qui, lorsqu'il ne remplissait pas les fonctions de cocher,
était attaché au service personnel de M. Vulfran, elle avait cru qu'il venait la chercher, mais toujours il

avait passé sans lui adresser la parole, pressé, affairé, sortant dans la cour, rentrant. À un certain moment

il revint ramenant trois ouvriers qu'il conduisit dans le bureau de M. Vulfran, où Talouel les suivit. Et un

temps assez long s'écoula, coupé quelquefois par des éclats de voix qui lui arrivaient quand la porte du

vestibule s'ouvrait. Évidemment M. Vulfran avait autre chose à faire que de s'occuper d'elle et même de

se souvenir qu'elle était là.

À la fin les ouvriers reparurent accompagnés de Talouel: quand ils étaient passés la première fois, ils
avaient la démarche résolue de gens qui vont de l'avant et sont décidés; maintenant ils avaient des

attitudes mécontentes, embarrassées, hésitantes. Au moment où ils allaient sortir, Talouel les retint d'un

geste de main:

«Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais déjà dit moi-même? Non, n'est-ce pas.
Seulement il vous l'a dit moins doucement que moi, et il a eu raison.

- Raison! Ah! malheur!

- Vo n'direz point ça.

- Si, je le dirai parce que c'est la vérité. Moi, je suis toujours pour la vérité et la justice. Placé entre le
patron et vous, je ne suis pas plus de son côté que du vôtre, je suis du mien qui est le milieu. Quand vous

avez raison, je le reconnais; quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourd'hui vous avez tort. Ça ne tient

pas debout vos réclamations. On vous pousse, et vous ne voyez pas où l'on vous mène. Vous dites que le

patron vous exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore bien mieux; au moins le

patron vous fait vivre, eux vous feront crever de faim, vous, vos femmes, vos enfants. Maintenant il en

sera ce que vous voudrez, c'est votre affaire bien plus que la mienne. Moi je m'en tirerai avec de

nouvelles machines qui marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage mieux que vous, plus vite,

plus économiquement, et sans qu'on ait à perdre son temps à discuter avec elles - ce qui est quelque

chose, n'est-ce pas? Quand vous aurez bien tiré la langue, et que vous reviendrez en couchant les pouces,

votre place sera prise, on n'aura plus besoin de vous. L'argent que j'aurai dépensé pour mes nouvelles

machines, je le rattraperai bien vite. Voila. Assez causé.

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