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Hector Malot - En famille

jambes repliées sous elle, sa jupe étalée

«Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue à la poupée, nous allons faire la dînette, je vais te
servir.»

Malgré le ton enjoué qu'elle avait pris, c'était d'un regard inquiet qu'elle examinait sa mère, assise sur son
matelas, enveloppée d'un mauvais fichu de laine qui avait dû être autrefois une étoffe de prix, mais qui

maintenant n'était plus qu'une guenille, usée, décolorée.

«Tu as faim, toi? demanda la mère.

- Je crois bien, il y a longtemps.

- Pourquoi n'as-tu pas mangé un morceau de pain?

- J'en ai mangé deux, mais j'ai encore une belle faim: tu vas voir; si ça met en appétit de regarder manger
les autres, la platée sera trop petite.»

La mère avait porté une fourchette de riz à sa bouche, mais elle la tourna et retourna longuement sans
pouvoir l'avaler.

- Ça ne passe pas très bien, dit-elle en réponse au regard de sa fille.

- Il faut te forcer: la seconde bouchée passera mieux, la troisième mieux encore.»

Mais elle n'alla pus jusque-là, et après la seconde elle reposa sa fourchette sur son assiette:

«Le coeur me tourne, il vaut mieux ne pas persister.

- Oh! maman!

- Ne t'inquiète pas, ma chérie, ce n'est rien; on vit très bien sans manger quand on n'a pas d'efforts à faire;
avec le repos l'appétit reviendra.»

Elle défit son fichu et s'allongea sur son matelas haletante, mais si faible qu'elle fût elle ne perdit pas la
pensée de sa fille, et en la voyant les yeux gonflés de larmes elle s'efforça de la distraire:

«Ton riz est très bon, mange-le; puisque tu travailles tu dois te soutenir; il faut que tu sois forte pour me
soigner; mange, ma chérie, mange.

- Oui, maman, je mange; tu vois, je mange.»

À la vérité elle. devait faire effort pour avaler, mais peu à peu, sous l'impression des douces paroles de sa
mère, sa gorge se desserra, et elle se mit à manger réellement; alors l'écuelle de riz disparut vite, tandis

que sa mère la regardait avec un tendre et triste sourire:

«Tu vois qu'il faut se forcer.

- Si j'osais, maman!

- Tu peux oser.

- Je te répondrais que ce que tu me dis, c'était cela même que je te disais.

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