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Hector Malot - En famille

variées, l'une de massettes, l'autre de butomes rosés, celle-ci d'iris jaunes, celle-là d'aconit aux clochettes
bleues, et à terre le couvert mis, poussa une exclamation qui paya Perrine de ses peines.

«Que c'est joli!»

Sur un lit de fougère fraîche deux grandes feuilles de patience se faisaient vis-à-vis en guise d'assiettes, et
sur une feuille de berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la perche était dressée

entourée de cresson; c'était une feuille aussi, mais plus petite, qui servait de salière, comme c'en était une

autre qui remplaçait le compotier pour les groseilles à maquereau; entre chaque plat était piquée une fleur

de nénuphar qui sur cette fraîche verdure jetait sa blancheur éblouissante.

«Si vous voulez vous asseoir», dit Perrine en lui tendant la main.

Et quand elles eurent pris place en face l'une de l'autre, le dîner commença.

«Comme j'aurais été fâchée de n'être pas venue, dit Rosalie, parlant la bouche pleine, c'est si joli et si
bon.

- Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue?

- Parce qu'on voulait m'envoyer à Picquigny pour M. Bendit qui est malade.

- Qu'est-ce qu'il a, M. Bendit?

- La fièvre typhoïde; il est très malade, à preuve que depuis hier il ne sait pas ce qu'il dit, et ne reconnaît
plus personne; c'est pour cela qu'hier justement j'ai été pour venir vous chercher.

- Moi! Et pourquoi faire?

- Ah! voilà une idée que j'ai eue.

- Si je peux quelque chose pour M. Bendit, je suis prête: il a été bon pour moi; mais que peut une pauvre
fille? Je ne comprends pas.

- Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je vais vous l'expliquer. Vous savez que M.
Bendit est l'employé chargé de la correspondance étrangère, c'est lui qui traduit les lettres anglaises et

allemandes. Comme maintenant il n'a plus sa tête, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un.

autre employé pour le remplacer; mais comme celui-là pourrait bien garder la place quand M. Bendit sera

guéri, s'il guérit, M. Fabry et M. Mombleux ont proposé de se charger de son travail, afin qu'il retrouve

sa place plus tard. Mais voilà qu'hier M. Fabry a été envoyé en Écosse, et M. Mombleux est resté

embarrassé, parce que s'il lit assez bien l'allemand, et s'il peut faire les traductions de l'anglais avec M.

Fabry, qui a passé plusieurs années en Angleterre, quand il est tout seul, ça ne va plus aussi bien, surtout

quand il s'agit de lettres en anglais dont il faut deviner l'écriture. Il expliquait ça à table où je le servais, et

il disait qu'il avait peur d'être obligé de renoncer à remplacer M. Bendit; alors j'ai eu idée de lui dire que

vous parliez l'anglais comme le français...

- Je parlais français avec mon père, anglais avec ma mère, et quand nous nous entretenions tous les trois
ensemble, nous employions tantôt une langue, tantôt l'autre, indifféremment, sans y faire attention

- Pourtant je n'ai pas osé; mais maintenant, est-ce que je peux lui dire cela?

- Certainement, si vous croyez qu'il peut avoir besoin d'une pauvre fille comme moi.

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