bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - En famille

«Faites mieux, dînez avec moi.»

En vraie paysanne qu'elle était, Rosalie s'enferma dans des réponses cérémonieuses, sans dire ni oui ni
non; mais il était facile de voir qu'elle avait une envie très vive d'accepter.

Perrine insista:

«Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isolée!

- C'est tout de même vrai.

- Alors c'est entendu; mais apportez votre cuiller, car je n'aurai ni le temps ni le fer-blanc pour en
fabriquer une seconde.

- J'apporterai aussi mon pain, n'est ce pas?

- Je veux bien. Je vous attendrai dans la carrière; vous me trouverez occupée à ma cuisine.»

Perrine était sincère en disant qu'elle aurait plaisir à recevoir Rosalie, et à l'avance elle s'en fit fête: une
invitée à traiter, un menu à composer, ses provisions à trouver, quelle affaire! et son importance devint

quelque chose de sensible pour elle-même: qui lui eût dit quelques jours plus tôt qu'elle pourrait donner à

dîner à une amie?

Ce qu'il y avait de grave, c'étaient la chasse et la pêche, car si elle ne dénichait pas des oeufs, et ne
pêchait pas du poisson, ce dîner serait réduit à une soupe à l'oseille, ce qui serait vraiment par trop

maigre. Dès le vendredi elle employa sa soirée à parcourir les entailles voisines, où elle eut la chance de

découvrir un nid de poule d'eau; il est vrai que les oeufs des poules d'eau sont plus petits que ceux des

sarcelles, mais elle n'avait pas le droit d'être trop difficile. D'ailleurs sa pêche fut meilleure, et elle eut

l'adresse de prendre avec sa ligne amorcée d'un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire à son appétit

et à celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus un dessert, et ce fut un groseillier à maquereau

poussé sous un têtard de saule qui le lui fournit; peut-être les groseilles n'étaient-elles pas parfaitement

mûres, mais c'est une des qualités de ce fruit de pouvoir se manger vert.

Quand à la fin de l'après-midi du dimanche Rosalie arriva dans la carrière, elle trouva Perrine assise
devant son feu sur lequel la soupe bouillait:

«Je vous ai attendue pour mêler le jaune d'oeuf à la soupe, dit Perrine, vous n'aurez qu'à tourner avec
votre bonne main pendant que je verserai doucement le bouillon; le pain est taillé.»

Bien que Rosalie eût fait toilette pour ce dîner, elle ne craignit pas de se prêter à ce travail qui était un
jeu, et des plus amusants pour elle encore.

Bientôt la soupe fut achevée, et il n'y eut plus qu'à la porter dans l'île, ce que fit Perrine.

Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en écharpe, elle avait rétabli la planche servant de
pont:

«Moi, c'est à la perche que j'entre et sors, dit-elle, mais cela n'eût pas été commode pour vous, à cause de
votre main.»

La porte de l'aumuche ouverte, Rosalie ayant aperçu dressées dans les quatre coins des gerbes de fleurs

< page précédente | 102 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.