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Hector Malot - Baccara

honnête et simple, des braves gens ceux-là à coup sûr, qui ne faisaient pas long feu au cercle: ils dînaient
une fois ou deux, jouaient le soir et disparaissaient pour ne se remontrer jamais. Il avait essayé d'obtenir

des explications de Frédéric, mais inutilement: malgré sa connaissance du monde parisien, Frédéric n'en

savait pas plus que lui: tout ce qu'il pouvait affirmer c'est que ces gens si corrects et si décorés n'étaient

pas des rameneurs comme on aurait pu le supposer dans un autre cercle que le Grand I,

c'est-à-dire des racoleurs chargés d'amener des pigeons que le baccara planterait. Au Grand

I
ces moeurs n'étaient pas en usage, et d'ailleurs il ne fallait pas croire tout ce qu'on racontait des
voleries qui se passaient dans les cercles; c'étaient là des histoires de journaux; pour lui qui avait

beaucoup vécu dans les cercles à Paris, il n'avait jamais vu une vraie volerie...

Et comme alors Adeline lui avait fait observer que ces paroles étaient en contradiction avec les histoires
qu'il lui avait racontées autrefois, Frédéric s'était rejeté sur la province:

A Nice, à Biarritz, dans les villes d'eaux, là où on ne se connaît pas, tout est possible; mais à Paris! dans
un cercle comme le Grand I, où il n'y a que des amis, avec des parrains comme les leurs!

Ce qui tourmentait Adeline, c'était que précisément le Grand I ne fût pas exclusivement composé,
comme il l'avait espéré, sinon d'amis, au moins de membres ayant entre eux des relations d'intimité qui

créent une sorte de solidarité et de responsabilité collective. Il aurait voulu qu'on n'y vînt que pour s'y

réunir, pour s'y grouper en un noyau de gens ayant tous un même but, et ce qu'il voyait chaque jour lui

donnait à craindre qu'on n'y vint que pour y jouer. Quelques mois passés dans son cercle lui en avaient

plus appris sur la vie parisienne que plusieurs années à la Chambre; Il voyait maintenant quelle place

considérable le jeu tient dans un certain monde où la gêne est la règle à peu près commune, où l'on

dépense chaque mois plus qu'on n'a, et où l'on ne compte que sur une bonne chance pour combler le

déficit qui, de jour en jour, s'est agrandi, et il ne voulait pas que le Grand I fût le lieu de

rendez-vous de ces besoigneux; justement parce qu'il en était un lui-même, il ne voulait pas que les autres

trouvassent chez lui les occasions et les facilités qui l'avaient perdu.

Au lieu d'être un sujet de contentement pour lui, les bénéfices de la cagnotte en étaient un de contrariété:
il eût voulu qu'elle donnât moins, puisque les produits étaient en proportion du jeu: un louis pour une

banque de vingt-cinq louis, trois louis pour une banque de cent. Un matin qu'il assistait à l'ouverture de

cette fameuse cagnotte, il avait été stupéfait de ce quelle contenait en jetons et en plaques: près de dix

mille francs. Dix mille francs de bénéfices pour une nuit de jeu!

Son étonnement avait été si grand qu'il l'avait franchement montré à Frédéric, occupé à compter les
jetons et les plaques: le cercle était vide, il ne restait dans la salle de baccara, sombre et silencieuse, que

lui, Frédéric, Barthelasse, Maurin, le caissier, et quelques employés.

- Dix mille francs! est-ce possible?

Frédéric l'avait regardé d'une façon étrange, sans répondre, avec un sourire énigmatique.

A la fin, il s'était décidé:

- Vous voyez, mon cher président.

De nouveau ils s'étaient regardés, et Adeline avait baissé les yeux, n'osant pas insister: n'était-ce pas
avouer qu'il croyait possible le bourrage de la cagnotte, ce fameux bourrage dont il avait

plus d'une fois entendu parler, et qui consiste dans l'introduction de jetons et de plaques par le croupier au

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