bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - Baccara

les emprunteurs, croyaient au rattrapage; comment les en blâmer?

Et le matin, pâle, les yeux bouffis, on le voyait à moitié endormi descendre le noble escalier de son
cercle, dont les marches s'enfonçaient sous ses pieds; dans la rue, le frisson du matin le secouait, le

réveillait, et honteux, fâché contre les autres, il regagnait son petit logement de la rue Tronchet, où il

avait si tranquillement dormi autrefois, et où maintenant il n'avait à passer avant la Chambre que

quelques heures agitées.

Quelquefois, dans ces heures du matin qui pour beaucoup d'hommes sont celles où la voix de la
conscience prend le plus de force, il s'était dit qu'il devait renoncer à son cercle et donner sa démission, -

seul moyen sûr de ne pas céder à la tentation. Mais il fallait commencer par rembourser ce qu'il devait à

la caisse, et il n'avait pas cet argent.

Et puis la déveine qui le poursuivait depuis quelque temps prouvait-elle vraiment qu'il avait perdu sa
chance? S'il avait gagné quarante mille francs le jour où, pour la première fois, il avait taillé une banque

alors qu'il ne savait pas ce qu'il faisait, pourquoi n'en gagnerait-il pas cinquante mille, cent mille,

maintenant qu'il connaissait toutes les combinaisons du baccara? En réalité, il ne s'était endetté que d'une

quinzaine de mille francs, puisqu'il en avait envoyé trente-cinq mille à Elbeuf qui, Dieu merci, étaient

intacts. Pour quinze mille francs aventurés, devait-il renoncer à toutes ses espérances? Que fallait-il pour

qu'elles pussent se réaliser, au delà même de ce qu'il avait promis à Berthe? Quelques minutes de veine!

Était-il fou de croire qu'elles ne se représenteraient pas pour lui!

Et puis, d'autre part, sa présence, sa présidence étaient indispensables à son cercle qu'il aimait.

Si sa direction et sa surveillance avaient été utiles dans les premiers temps, elles l'étaient maintenant
encore et même plus que jamais. Son cercle, c'était lui. A la Chambre, ses amis ne disaient pas: «Allons

au Grand International» ou simplement comme les boulevardiers. «Allons au Grand I_», ils disaient

familièrement: «Allons chez Adeline»; cela lui créait des devoirs en même temps qu'une

responsabilité.

Déjà le Grand I n'était plus ce qu'on l'avait vu à l'ouverture et des changements s'étaient faits,
inappréciables sans doute pour tout le monde, mais qui n'échappaient pas à ses yeux de père toujours

attentif.

A sa table d'hôte paraissaient maintenant des figures qui ne s'y montraient pas autrefois et qui
l'étonnaient; corrects, ils l'étaient trop; décorés, ils avaient plus de croix et de cordons qu'il n'est décent

d'en porter; avec cela des noms et des titres plus longs, mieux faits, plus retentissants qu'il ne s'en trouve

dans la réalité.

D'où venaient ces gens-là? Quand il avait fait des recherches, il avait trouvé qu'ils étaient le plus souvent
présentés par des parrains suffisants, ou membres réguliers de plusieurs cercles. A la vérité, il surveillait

toujours avec la même sévérité les admissions des membres permanents, et sous sa direction les votes

avaient toujours été sérieux. Mais un article des statuts disait que, comme cela se fait dans tous les

cercles, un membre permanent pouvait amener un invité; et cette petite porte entr'ouverte, qui n'a l'air de

rien et qui est en réalité plus fréquentée que la grand'porte, avait laissé passer plus d'un nouveau venu qui

l'inquiétait.

Il ne les eût vus qu'une fois à sa table qu'il ne s'en serait pas autrement tourmenté, des invités sans doute;
mais au contraire ils venaient régulièrement et ils amenaient avec eux des invités à l'air généralement

< page précédente | 95 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.