bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - Baccara

particulières qui devaient lui donner la veine: pendant trois mois il avait été convaincu qu'il ne pouvait
gagner que s'il tournait le dos à l'avenue de l'Opéra: toutes les fois qu'il lui faisait face, il tirait des

bûches
, c'était fatal; maintenant il ne gagnait que quand il revenait de l'Odéon; aussi tous les soirs
après son dîner descendait-il des hauteurs des Batignolles où il demeurait pour s'en aller à l'Odéon, dont

il faisait sept fois le tour en monologuant comme un personnage de l'ancien répertoire: «J'aurai la veine

ce soir»; puis il revenait au Grand I, où pendant quatre heures il restait inébranlable dans sa foi,

malgré la déveine qui souvent s'acharnait sur lui, trouvant toujours les raisons les plus sérieuses pour se

l'expliquer sans jamais ébranler sa confiance en son fétiche, aussi solide que les pierres mêmes de

l'Odéon. Pour tout le reste parfaitement incrédule d'ailleurs, sans foi ni loi, se moquant de Dieu comme

du diable, et ne croyant même pas à sa paternité, bien que madame Frimaux fût la plus honnête femme

du monde.

- Parfaitement, dit Frimaux d'un ton sec, car il n'aimait pas qu'on se moquât de lui.

- Vous n'avez pas besoin de le dire, ça se voit.

En effet, Frimaux, qui pour son pieux pèlerinage ne prenait jamais de voiture - le fiacre n'est pas
mascotte - était crotté comme un chien.

Cependant peu à peu l'ordre s'était fait parmi ceux qui se pressaient autour de la table:

- Messieurs, faites votre jeu....

Du haut de son siège, Adeline voyait tous les yeux ramassés sur lui et particulièrement ceux de Frédéric,
placé en face de lui, derrière trois rangs de joueurs et de curieux que sa haute taille lui permettait de

dépasser.

- Rien ne va plus?

Adeline, qui avait usé son émotion d'avance, était maintenant assez calme: ce fut bellement, en beau
banquier, qu'il donna les cartes aux deux tableaux et se donna les siennes, et comme il avait un abatage,

c'est-à-dire une figure et un neuf (le plus haut point pour gagner), ce fut aussi en beau banquier, sans faire

languir la galerie et sans empressement de mauvais goût, qu'il mit ses cartes sur la table.

Il n'y eut qu'un cri:

- Et il ne voulait pas jouer!

Bien qu'Adeline s'efforçât de se contenir, il exultait, car sa joie allait au delà du coup gagné, qui par
lui-même ne donnait réellement qu'un résultat peu important: il avait la chance; maintenant la preuve

était faite, et elle confirmait ses pressentiments basés sur les espérances de sa jeunesse: quelle faute il eût

commise de ne point tenter l'aventure!

Ce fut avec une parfaite sérénité qu'il donna les cartes pour le second coup; jamais on n'avait vu un
banquier aussi tranquille; c'était à croire que le gain comme la perte lui étaient indifférents; les vieux

joueurs qui l'examinaient d'un oeil curieux étaient démontés par son assurance:

- Qui aurait cru cela de lui?

Pour eux comme pour beaucoup d'autres d'ailleurs, il avait été admis jusqu'à ce moment que, s'il ne jouait
pas, c'était tout simplement parce qu'il n'était pas en situation de supporter une perte de quelque

< page précédente | 91 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.