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Hector Malot - Baccara

Il avait alors été frappé d'une remarque qui, jusqu'à ce jour, ne s'était pas présentée à son esprit. C'est que
celui qui a de la fortune ou qui gagne largement, sûrement, ce qui est nécessaire à ses besoins, ne

considère pas le jeu au même point de vue que celui qui est gêné et qui, quoi qu'il fasse, se retrouve

toujours devant un trou. Les gains du jeu eussent été de peu d'intérêt pour lui quand il possédait sa

fortune héréditaire qu'augmentaient tous les ans les bénéfices de sa maison de commerce, tandis que

maintenant que cette fortune avait disparu et que sa maison ne donnait plus de bénéfices, ces gains

arriveraient bien à propos pour combler le trou qu'il voyait sans cesse devant lui.

Et de temps en temps, pendant que ce travail se faisait en lui, retentissait à son oreille la phrase qu'il était
habitué à entendre:

- Eh bien, mon président, vous ne jouez jamais! - Quel beau banquier vous feriez!

Le beau banquier est celui qui gagne sans que sa physionomie riante, ses gestes désordonnés, ses éclats
de voix insultent au malheur des pontes, et qui, quand il a neuf en main, ne s'amuse pas à étudier

longuement son point pour torturer à l'avance ceux que dans quelques secondes il va saigner à blanc.

Et, bien qu'il ne fût pas vaniteux, Adeline était flatté qu'on ne crût pas, que, s'il jouait, il serait un de ces
pauvres diables de pontes qui viennent misérablement au cercle pour jouer la matérielle,

c'est-à-dire tâcher de gagner quelques louis qu'il leur faut pour la vie au jour le jour; recommençant le

lendemain ce qu'ils ont fait la veille, attelés à ce labeur aussi dur que n'importe quel travail et qui, en

usant les nerfs par une tension constante, conduit au gâtisme ceux qui le continuent longtemps. -

Banquier et beau banquier même, certainement il le serait... s'il voulait, mais il ne voulait pas l'être, pas

plus que ponte d'ailleurs.

Quand Raphaëlle avait fondé son cercle, car dans l'intimité elle disait son cercle, comme
Frédéric et Adeline le disaient eux-mêmes, elle aurait voulu être la seule à mettre de l'argent dans

l'affaire, de manière à toucher seule les bénéfices. Malheureusement cela lui avait été impossible, et elle

avait dû accepter de ses amis ce qui lui manquait, ou plutôt d'un ami de Frédéric, son ancien patron, le

vieux Barthelasse. Brûlé partout, aussi bien comme joueur; que comme directeur de cercle, Barthelasse

en était réduit dans sa vieillesse, ce qui était un grand chagrin pour lui - à faire valoir par les mains des

autres la fortune que quarante années de travail lui avaient acquise - c'était lui qui disait travail. Au lieu

d'apporter son argent à Raphaëlle, il aurait voulu, lui, être le chef de partie du cercle, c'est-à-dire le

caissier prêteur auquel le joueur décavé fait des emprunts pour continuer de jouer. Mais Raphaëlle n'avait

pas été assez naïve pour accepter cette combinaison, qui met dans la poche du chef de partie, le plus net

des bénéfices qu'on peut faire dans un cercle. C'était elle qui voulait être chef de partie, et en acceptant

l'argent de Barthelasse, elle ne consentait à accorder à celui-ci qu'une part proportionnelle à son apport.

Ils s'étaient fortement querellés sur ce point, ils s'étaient non moins fortement injuriés, puis ils avaient

fini par s'entendre et s'associer; un homme leur appartenant remplirait ce rôle de chef de partie en prêtant

non son argent, mais le leur à elle et à lui, et à eux deux ils se partageraient les bénéfices.

Pour surveiller cette opération des plus délicates, puisqu'il s'agit d'accorder ou de refuser de grosses
sommes par oui ou par non, et instantanément, sans avoir le temps d'étudier la solvabilité et l'honnêteté

de l'emprunteur, Barthelasse ne quittait pas le cercle tant qu'on y jouait. Et, par les salons, on le voyait

rouler ses larges épaules d'ancien lutteur. Que faisait-il là, on n'en savait trop rien; il semblait être un

surveillant aux fonctions assez mal définies. Mais qu'un emprunteur s'adressât à Auguste, le chef de

partie, Barthelasse survenait, et, à distance, sans en avoir l'air, d'un signe convenu, il disait lui-même le

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