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Hector Malot - Baccara

Qui avait formulé ce proverbe? l'expérience évidemment, et comme les proverbes vont rarement seuls, il
lui en était venu un autre qui s'imposait, dans les circonstances particulières où il se trouvait, et celui-là

c'était «qu'il n'y a pas de fumée sans feu»; pour que l'expérience populaire se fût formulée en cette petite

phrase: «qui a joué jouera», il fallait que bien des faits lui eussent donné naissance.

Il avait fait son examen de conscience bravement, loyalement, en homme qui veut lire en soi, et il avait
vu que, depuis quelque temps, il suivait le jeu avec une curiosité qu'il n'avait pas aux premiers jours de

l'ouverture de son cercle.

S'ils étaient encore coupables, les joueurs, ils n'étaient plus ridicules: il les comprenait, et admettait
maintenant qu'on se passionnât pour ces luttes à coups de cartes, qui se passent en quelques minutes, et

peuvent avoir pour résultat la ruine ou la fortune. Il en avait vu de ces ruines et de ces fortunes subites, et

il en avait suivi les phases avec émotion - avec cette sympathie dont parlait Frédéric.

C'était un symptôme, cela.

En fallait-il conclure que, parce qu'il s'intéressait maintenant au jeu, il allait prendre les cartes lui-même.

Il ne le croyait pas, il se défendait de le croire, mais enfin il n'en était pas moins vrai qu'il y avait là
quelque chose de caractéristique, ce serait mensonge et hypocrisie de ne pas en convenir.

Quand il avait vu des joueurs changer leurs jetons et leurs plaques à la caisse contre cent ou cent
cinquante mille francs de billets de banque, il n'avait pas pu se défendre contre un certain sentiment

d'envie et ne pas se dire que c'était de l'argent facilement, agréablement gagné en quelques heures.

De là à se dire que si cette bonne aubaine lui arrivait, elle serait la bienvenue, il n'y avait pas loin, et ce
petit pas il l'avait franchi.

Le jeu a cela de bon qu'il n'exige pas un talent particulier pour y réussir, un long apprentissage, au moins
dans le baccara, le gain comme la perte sont affaire de hasard, de chance personnelle: il y a des gens qui

ont cette chance, et ils gagnent; il y en a qui ne l'ont pas, et ils perdent, voilà tout. Quand il était tout

jeune, et qu'il jouait des billes à pair ou non avec ses camarades, il avait une chance constante, cela était

un fait. Plus tard, pendant son voyage en Allemagne, lorsqu'il était entré à Bade dans la salle de la

roulette, il avait mis un louis sur le 24, qui était le chiffre de son âge, et le 24 était sorti. A Hombourg, il

avait en riant avec sa maîtresse recommencé la même expérience, et le 24 était sorti encore. Deux

numéros pleins sortant ainsi exprès pour lui, à son appel pour ainsi dire, cela n'était-il pas particulier et ne

constituait-il pas une chance personnelle? A la vérité, elle n'avait pas continué, et il avait perdu à la

roulette et au trente et quarante plus, beaucoup plus que les soixante-douze louis qu'il avait tout d'abord

gagnés. Mais cette perte n'était pas, semblait-il, caractéristique, comme son gain, et elle ne prouvait

nullement qu'à un moment donné il n'avait pas eu la chance - une chance providentielle. S'use-t-elle?

Quand on l'a eue et qu'on l'a égarée, ne revient-elle pas? C'étaient là des questions qu'il n'avait pas songé

à examiner, puisqu'il avait renoncé au jeu pendant de longues années, mais qui maintenant lui revenaient.

Comme cela arrangerait ses affaires si, en quelques coups de cartes, il gagnait deux cent mille francs:
quelle joie pour Berthe, car ils seraient pour elle; et s'il est vrai, comme on le dit, que la chance est aux

jeunes, ne serait-ce pas la chance de Berthe qui réglerait cette partie qu'il ne jouerait pas pour lui-même?

En somme, il y a une justice supérieure qui dirige les choses et les destinées en ce monde, et cette justice

ne pouvait pas permettre qu'une bonne et brave fille comme Berthe, qui n'avait jamais fait que du bien,

fût malheureuse.

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