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Hector Malot - Baccara

quelques jeunes joueurs, n'était jamais intervenu entre eux et lui, bien que cette campagne ne fût pas du
tout pour lui plaire, puisqu'elle ne tendait à rien moins qu'à diminuer les produits de la cagnotte: il

importait de le ménager, et d'ailleurs les probabilités n'étaient pas pour qu'il réussît dans ces tentatives.

Qui a jamais empêché un joueur de jouer? c'était ce qu'il avait pu répondre à Raphaëlle furieuse contre

Adeline. - Laissons-le faire, laissons le dire; cela n'est pas bien dangereux, et, d'autre part, cela peut nous

être utile; il est bon qu'on sache dans Paris que le président du Grand I éloigne les joueurs au lieu

de les attirer; ça vous pose bien. - Et s'il les détourne? - Je te promets qu'il n'en détournera pas un seul,

tandis qu'il détournera peut-être quelqu'un que nous avons intérêt à éloigner de chez nous. - Le préfet de

police? - C'est toi qui l'as nommé; comment veux-tu qu'on prenne jamais un arrêté de fermeture contre un

cercle où le jeu est combattu par son président? - Ce n'est pas en discourant contre le jeu qu'il arrivera à

jouer lui-même, et tu sais bien que nous ne le tiendrons que quand il sera endetté à la caisse; jusque-là j'ai

peur qu'il ne nous manque dans la main; qui mettrions-nous à sa place? - Sois tranquille, il jouera, et il

s'endettera... peut-être plus que tu ne voudras. - Pousse-le.

Le jour où Adeline s'était félicité de ne pas toucher aux cartes, Frédéric, cédant comme toujours à
l'impulsion de Raphaëlle, avait relevé ce mot:

- Croyez-vous, mon cher président, dit-il de son ton le plus doux et avec ses manières les plus
insinuantes, que l'homme qui a le plus d'influence sur un joueur soit celui qui ne joue pas lui-même?

Savez-vous ce que j'ai entendu dire à un de ceux que vous avez dernièrement catéchisés - je vous

demande la permission de ne pas le nommer - c'est que vous n'entendez rien au jeu.

- C'est parfaitement vrai.

- Très bien; mais vous comprenez que cela enlève beaucoup d'autorité à vos paroles; on ne voit dans
votre intervention qu'une opposition systématique; ce n'est point pour celui qui joue que vous prenez

parti, c'est contre le jeu lui-même; c'est de la théorie, ce n'est pas de la sympathie.

- J'ai joué autrefois.

- Alors il est bien étonnant que vous ne vous soyez pas remis au jeu; qui a joué jouera....

- Jamais de la vie.

- ... Ce qui est aussi vrai que: qui a bu boira. Enfin je n'insiste pas; je dis seulement que vos paroles
auraient plus d'influence si on voyait en vous un ami au lieu de voir un adversaire.

En effet, il n'insista pas, laissant au temps et à la réflexion le soin d'achever ce qu'il avait commencé: il
connaissait son Adeline et savait avec quelle sûreté germait le grain qu'on semait en lui.

Avec l'expérience qu'il avait du monde et des choses du jeu, il savait combien sont rares les guérisons
radicales chez les joueurs, et combien, au contraire, sont fréquentes les rechutes: que d'anciens joueurs

qui étaient restés dix ans, vingt ans sans jouer, retournaient au jeu dans leur âge mur, alors que toute

passion semblait morte en eux et que celle-là se réveillait d'autant plus forte qu'elle était seule désormais!

III

Autrefois Adeline eût ri de cet axiome: «qui a joué jouera», comme de tant d'autres qu'on répète sans trop
savoir pourquoi, parce qu'ils sont monnaie courante, par habitude, sans y attacher la moindre importance,

mais à cette heure il en était jusqu'à un certain point frappé.

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