|
Hector Malot - Baccara
Il se croyait alors d'autant plus sûrement à l'abri, qu'il avait joué dans sa jeunesse et que par expérience il connaissait les dangers du jeu.
Ce n'est pas quand on a été entraîné une première fois et qu'on a eu la chance de se sauver, qu'on se laisse prendre une seconde. A vingt ans on a une faiblesse et une ignorance, des emportements et des vaillances qu'on n'a plus à cinquante après avoir appris la vie.
Qu'il eût joué et perdu de grosses sommes en voyageant en Allemagne, il y avait eu alors toutes sortes de raisons et même d'excuses à sa faiblesse: sa maîtresse était joueuse; les casinos étaient devant lui avec leurs portes ouvertes et leurs tentations; l'argent qu'il risquait et qu'il n'avait point eu la peine de gagner ne lui coûtait rien, pas même un regret bien profond s'il le perdait, puisque cette perte était légère pour la fortune de ses parents.
Dans ces conditions, il avait pu jouer. Sa faute était simplement celle d'un jeune homme riche, d'un fils de famille qui s'amuse, sans faire grand mal à personne, ni à sa famille, ni à lui-même; ç'avait été une épreuve salutaire; s'il était entré dans la fournaise, il s'y était bronzé, et si complètement que depuis vingt-cinq ans il n'avait plus joué. Pourquoi eût-il joué? Il n'avait jamais eu le goût des cartes; s'asseoir pendant des heures devant un tapis vert, sous la lumière d'une lampe, rester immobile, ne pas parler, l'ennuyait; il était assez riche pour que l'argent gagné au jeu ne lui donnât aucun plaisir, et il ne l'était pas assez pour que celui perdu ne lui fût pas une cause de regret et de remords. Pendant vingt ans il n'avait cessé de répéter cette maxime aux jeunes gens qu'il voyait jouer:
- Que faites-vous là, jeunes fous? Voulez-vous bien vous sauver? Amusez-vous tant que vous voudrez, ne jouez pas.
Et voilà que lui, vieux fou, avait fait ce qu'il reprochait aux autres.
Comme il était sincère, pourtant, dans ses remontrances; comme il les trouvait misérables, ceux qui succombaient à la passion du jeu!
Encore ceux-là étaient-ils jusqu'à un point excusables, puisqu'ils étaient des passionnés, c'est-à-dire des êtres inconscients et par là des irresponsables; mais lui, quand pour la première fois il s'était assis à la table de baccara de son cercle, il n'avait pas été poussé par la main irrésistible de la passion.
C'était même cette absence de passion pour le jeu, cette certitude que les cartes l'ennuyaient acquise dans sa première jeunesse, et confirmée pendant plus de vingt-cinq ans par une abstention absolue, qui lui avaient inspiré une complète sécurité lorsqu'il avait discuté dans sa conscience la question de savoir s'il accepterait ou s'il refuserait les propositions de Frédéric.
Qu'il se décidât, et il était assuré à l'avance de n'avoir rien à craindre pour lui-même: on ne devient pas joueur parce qu'on vit au milieu des joueurs et qu'on voit jouer; le jeu n'est pas une maladie contagieuse qui se gagne par les yeux, alors surtout qu'on plaint ou qu'on méprise ceux qui ont le malheur d'en être infectés.
Comme ces fiévreux et ces agités lui paraissaient ridicules ou pitoyables: sur leurs visages convulsés, rouges ou pâles, selon le tempérament, dans leurs mouvements saccadés, dans leurs regards ivres de joie ou navrés de douleur, dans leur exaltation ou leur anéantissement, il s'amusait à suivre les sensations par lesquelles ils passaient.
|