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Hector Malot - Baccara

propos vagues, mais comment pouvait-il en avoir quand chaque jour se renouvelait sous ses yeux la
preuve que le Grand I était le modèle des cercles?

On sait que l'été fait le vide dans les cercles comme dans les théâtres: avec la chaleur, la vie mondaine de
Paris s'endort: on est à Trouville, à Dieppe, «en déplacement de sport ou de villégiature»; plus tard on

chasse, on ne va pas à son cercle, et plus ce cercle est d'un rang élevé, plus il est abandonné par ses

membres. Cependant tous ces membres ne restent pas sans venir à Paris pendant cinq ou six mois, et

ceux qui n'y sont pas ramenés pour une raison quelconque de sentiment ou d'affaires, le traversent en se

rendant du nord dans le midi, ou de l'est dans l'ouest. Où passer ses soirées? au théâtre? ils sont fermés; à

son cercle! la partie y est morte faute de combattants. Ne pourrait-on donc pas en tailler une? Il y a

longtemps qu'on n'a pas joué; les doigts vous démangent. Si alors on entend parler d'un cercle où la partie

a gardé un peu d'entrain, on y court; qu'il soit de second ou de troisième ordre, qu'importe, puisqu'on n'y

entre qu'en passant? deux parrains vous présentent, et l'on s'assied à la table du baccara.

C'était ainsi que, pendant la belle saison, alors que les autres cercles chômaient, Adeline avait eu la
satisfaction de voir venir au Grand I les membres les plus connus des grands cercles. Frédéric ne

manquait pas d'en faire la remarque, sans y insister plus qu'il ne fallait, d'ailleurs.

- Vous voyez comme on vient à nous.

Adeline était ébloui par les noms des ducs, des princes, des marquis qui défilaient sur les lèvres de son
gérant, et quand il allait à Elbeuf il ne manquait pas de les répéter à sa femme.

- Tu vois comme on vient chez nous: nous sommes un centre, un terrain neutre, celui de la fusion, le trait
d'union entre la France qui travaille et la France qui s'amuse, entre la bourgeoisie républicaine et le

monde élégant.

Mais cela ne rassurait point madame Adeline; ce qu'elle voyait de plus clair, c'est que son mari venait
moins souvent à Elbeuf; c'est que, quand il était chez lui, il ne se montrait plus aussi sensible qu'autrefois

aux joies du foyer, rudoyant ses domestiques, boudant sa cuisine, blaguant son vieux mobilier qui, pour

la première fois depuis quarante ans, lui semblait aussi peu confortable que ridicule.

II

Si grande que fût la satisfaction d'Adeline, elle n'était pourtant pas sans mélange.

Quand il se disait que Son Altesse le prince de... le duc de..., le marquis de..., étaient venus perdre
quelques milliers de francs chez lui, il éprouvait un sentiment de vanité dont il ne pouvait se défendre; et

quand il se disait aussi que le cercle qu'il présidait servait de trait d'union entre la bourgeoisie

républicaine et le monde élégant, c'était un sentiment de juste fierté qui le portait et auquel il pouvait

s'abandonner franchement, avec la conscience du devoir accompli.

Mais quand, d'autre part, il se disait qu'il devait près de cinquante mille francs à la caisse de son
cercle, qui n'était pas sa caisse, par malheur, c'était un sentiment de honte qui l'anéantissait.

Comment avait-il pu se laisser entraîner à jouer?

C'était avec bonne foi, avec conviction qu'il avait rassuré sa femme lorsqu'elle avait manifesté la crainte
qu'il ne devînt joueur.

- Moi, joueur!

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