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Hector Malot - Baccara

lui prendre son pardessus et son chapeau, qu'il était «monsieur le président», il l'était devenu pour
lui-même, croyant à son titre, le prenant au sérieux, s'imaginant «que c'était arrivé»; président! ne le

fût-on que de la Société des bons drilles, on est toujours «Monsieur le président» pour quelqu'un et

conséquemment pour soi.

Mais bien plus encore que les satisfactions de la vanité, celles de la camaraderie et de l'amitié l'avaient
attaché à son cercle. En sortant de la Chambre il n'était plus seul sur le pavé de Paris, comme pendant si

longtemps il l'avait été, il ne s'arrêtait plus sur le pont de la Concorde pour regarder l'eau couler en se

demandant de quel côté il allait aller, à droite, à gauche, sans but, au hasard.

Il était rare que maintenant il sortît seul de la Chambre, presque tous les soirs Bunou-Bunou
l'accompagnait, chargé d'un portefeuille bourré de paperasses, et toujours régulièrement M. de Cheylus,

qui, mis à la porte par Raphaëlle le jour même où elle n'avait plus eu besoin de lui, était heureux de

trouver au cercle un bon dîner qui ne lui coûtait rien, - le suif.

D'autres collègues aussi se joignaient à eux quelquefois, invités par Adeline, ou bien s'invitant
eux-mêmes, quand ils étaient en disposition de s'offrir un dîner meilleur et moins cher que dans n'importe

quel restaurant.

- Je vais dîner avec vous.

On partait en troupe, et par les Tuileries quand il faisait beau, par les arcades de la rue de Rivoli quand il
pleuvait, on gagnait l'avenue de l'Opéra, en causant amicalement. Lorsqu'à travers les glaces de la porte à

deux battants, le valet de service dans le vestibule avait vu qui arrivait, il se hâtait d'ouvrir en saluant bas,

et par le grand escalier décoré de fleurs en toute saison, Adeline faisait monter ses invités devant lui; si

quelqu'un, par déférence d'âge ou pour autre raison, voulait lui céder le pas, il n'acceptait jamais:

- Passez donc, je vous prie, je suis chez moi.

C'était chez lui qu'il recevait ses amis; c'était à lui les valets qui dans le hall s'empressaient autour de ses
invités; à lui ces vitraux chauds aux yeux, ces tableaux signés de noms célèbres.

A vivre sous ces corniches dorées, à marcher sur ces tapis doux aux pieds, à s'engourdir dans des
fauteuils savamment étudiés, à n'avoir qu'un signe à faire pour être compris et obéi, il s'était vite laissé

gagner par le besoin de la vie facile et confortable qui exerce un attrait si puissant sur certains habitués

des cercles qu'ils se trouvent mal à leur aise partout ailleurs que dans leur cercle. Et pour lui cette

attraction avait été d'autant plus envahissante qu'il avait toujours vécu au milieu d'une simplicité

patriarcale: point de tapis, point de vitraux à Elbeuf, et des domestiques qui ne comprenaient pas à

demi-mot.

Mais ce qu'il n'avait jamais eu à Elbeuf, et ce qu'il avait trouvé dans son cercle, c'était la conversation
facile et légère de ses dîners qui, en une heure, lui apprenait la vie de Paris avec ses dessous, ses

scandales, ses histoires amusantes ou tragiques, ses drôleries ou ses douleurs. Bien qu'habitué aux propos

graves et lourds de la province, qui partent de rien pour arriver à rien, il aimait cependant la raillerie fine

et le mot vif, et quand il avait à sa table - ce qui d'ailleurs, arrivait souvent - des gens d'esprit à la langue

aiguisée ou à la dent dure, aussi capables d'inventer ce qu'ils ne savaient point que de bien dire ce qu'ils

répétaient, c'était pour lui un régal de les écouter. Un jour celui-ci, le lendemain celui-là, tous venaient lui

donner leur représentation sans qu'il eût à se déranger; il n'avait qu'à leur sourire, qu'à les applaudir, ce

qu'il faisait du reste avec une amabilité pleine de bonhomie.

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