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Hector Malot - Baccara

- Ça ne finira donc jamais, leur bête de fête?

- On n'en taillera donc pas une petite?

Si Raphaëlle avait été présente, elle aurait vu que, parmi ces mécontents se trouvaient quelques-uns de
ceux à qui elle avait eu la prévenance de faire remettre des jetons de nacre.

Enfin la fête s'acheva, et le souper, bien que traînant un peu en longueur, se termina aussi: les invités peu
à peu se retirèrent, au moins ceux qui étaient venus avec leurs femmes.

Quand il ne resta plus que des hommes, on envahit la salle de baccara, et, quoiqu'elle fût vaste, on s'y
entassa si bien que ce fut à peine si ceux qui s'étaient assis à la table purent remuer les coudes.

- Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait; rien ne va plus.

Le lendemain, les journaux racontaient cette fête, mais, ce qui valait mieux, le bruit se répandait dans
Paris, se colportait, se répétait qu'il y avait une caisse sérieuse au nouveau cercle et qu'elle s'ouvrait

facilement.

Le Grand I était fondé.

TROISIÈME PARTIE

I

Le Grand I n'était ouvert que depuis quelques mois et déjà Adeline se demandait comment,
pendant tant d'années il avait pu vivre à Paris ailleurs que dans un cercle.

Elles avaient été si longues pour lui, si vides, si mortellement ennuyeuses, les soirées qu'il passait à
tourner dans son petit appartement de la rue Tronchet, ou à se promener mélancoliquement tout seul

autour de la Madeleine, allant du boulevard à la gare Saint-Lazare et de la gare au boulevard en gagnant

ainsi l'heure de se coucher! Que de fois, en entendant les sifflets des locomotives, avait-il eu la tentation

de monter l'escalier de la ligne de Rouen et de s'asseoir dans le wagon qui l'emmènerait jusqu'à Elbeuf! Il

manquerait la séance du lendemain, eh bien! tant pis, il se trouverait au moins, parmi les siens; il

embrasserait sa fille à son réveil; quelle joie dans la vieille maison de l'impasse du Glayeul! Là étaient la

liberté, la gaieté, le repos; Paris n'était qu'une prison où il faisait son temps, et ce temps était si dur, si

morne, que, plus d'une fois, il avait pensé à se retirer de la politique pour vivre tranquille à Elbeuf, dans

sa famille, avec ses amis, pendant la semaine surveillant sa fabrique, taillant ses rosiers du Thuit le

dimanche, heureux, l'esprit occupé, le coeur rempli, entouré, enveloppé d'affection et de tendresse,

comme il avait besoin de l'être.

Mais du jour où le Grand I avait été ouvert, cette existence monotone du provincial perdu dans
Paris avait changé: plus de soirées vides, plus de dîners mélancoliques en tête à tête avec son verre, plus

de déjeuners hâtés au hasard des courses et des rendez-vous d'affaires; il avait un chez lui, un nid chaud,

capitonné, luxueux, joyeux, - son cercle, où toutes les mains se tendaient pour serrer la sienne, où

les sourires les plus engageants accueillaient son entrée, où il était, pour tous «Monsieur le président.»

A sa table, qui ne ressemblait en rien à celle des restaurants médiocres qu'il avait jusque-là
fréquentés avec la prudente économie d'un provincial, il était un vrai maître de maison; on l'écoutait, on

le consultait, on le traitait avec une déférence dont les premiers jours il avait été un peu gêné, mais à

laquelle il n'avait pas tardé à si bien s'habituer que ce n'était plus seulement pour les valets, empressés à

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