bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - Baccara

police. Si bien fondées que soient les plaintes contre un cercle, l'administration y regarde à deux fois
avant de le fermer, quand son déjeuner est fréquenté par des gens ayant un nom honorable: des

commerçants, des artistes, des médecins, des avocats qui levés avant midi pour s'asseoir à la table du

restaurant ne sont pas des joueurs de profession; ceux-là font du cercle ce qu'il doit être, un lieu de

réunion; et ce paratonnerre vaut plus qu'il ne coûte.

La bonne chère d'un côté, de l'autre l'attention de Raphaëlle, combinant leurs effets, le dîner fut très gai,
et l'on arriva à l'heure des toasts sans avoir conscience du temps écoulé.

Ce fut Adeline qui se leva le premier et porta la santé des représentants de l'armée, de la diplomatie, de la
politique, des lettres, des arts, du commerce et de l'industrie qu'il avait la fière satisfaction de voir réunis

autour de lui dans un but patriotique.

A ce mot, plus d'un convive avait ouvert les oreilles, ne se doutant guère qu'en mangeant ce bon dîner,
dans cette salle luxueuse, au milieu de ces belles tentures et de ces fleurs, il concourait à un but

patriotique et accomplissait un devoir: vraiment doux, le devoir du cimier de chevreuil, et aussi celui du

Château-yquem.

Mais Adeline était trop absorbé dans son discours, qu'il disait et ne lisait pas, pour rien voir; il continuait
et développait la pensée sur laquelle il vivait depuis qu'il s'était décidé à demander l'autorisation de son

cercle, et sur ses lèvres voltigeaient les grands mots de Paris-lumière, de ville de toutes les élégances et

de tous les génies, de relèvement de la fortune publique par le luxe, de travail français, de production

nationale.

Si les convives à l'intelligence alerte avaient été un peu surpris d'entendre parler du devoir patriotique
qu'ils accomplissaient à cette table, ils ne le furent pas moins quand ils comprirent que l'ouverture de ce

cercle n'avait pas d'autre but que de travailler au relèvement de la fortune publique.

- En voilà une bonne! murmura l'un d'eux.

Mais les commentaires ne purent pas s'échanger; Bunou-Bunou venait de se lever pour répondre au
président, et aussitôt le silence avait succédé aux applaudissements: c'était un régal qu'un toast de

Bunou-Bunou, qui dépensait des trésors de lyrisme dans ses rapports pour ériger une commune en

chef-lieu de canton, et dont le choix d'adjectifs étonnants était affiché dans les bureaux des journaux.

- Je parie deux louis que nous allons entendre la fameuse phrase: «J'ignore si je m'abuse», dit un
journaliste parlementaire; qui tient mes deux louis?

Mais personne ne lui répondit, et ce fut avec raison, car le premier mot qui sortit de la bouche inspirée du
député fut précisément la fameuse phrase qui planait sous la coupole du palais Bourbon:

- Messieurs, j'ignore si je m'abuse....

Le rire étouffa la reconnaissance de l'estomac, et parmi ceux qui avaient déjà entendu cette phrase
célèbre, il y en eut plus d'un qui se cacha la figure dans sa serviette; d'autres se fâchèrent et déclarèrent

qu'au lieu de les obliger à écouter ces jolies choses, «on ferait bien mieux d'en tailler une petite.»

Heureusement les discours tournèrent court; il fallait enlever les tables pour la soirée, et il n'y avait pas
de temps à perdre.

< page précédente | 78 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.