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Hector Malot - Baccara

- Au moins cela l'avance-t-il.

- Si tu savais comme je suis heureuse! Je peux bien te dire maintenant que, depuis notre promenade dans
les bois du Thuit, je ne vis pas; plus je trouvais Michel aimable et charmant, plus je reconnaissais de

qualités en lui, plus il me plaisait, plus je... l'aimais, plus je me tourmentais, me désespérais, en me disant

que peut-être il faudrait renoncer à lui. Alors, maintenant, nous allons nous voir librement, n'est-ce pas?

- Pas encore. Il faut ménager ta grand'mère et la sienne. Mais voici une idée qui me vient et qui va te
consoler. Nous donnons une fête pour l'ouverture de mon cercle. Tout Paris y sera. Tu y viendras avec ta

mère, et j'inviterai Michel.

- Décidément, tu es le roi des pères!

- Comme les rois doivent offrir des toilettes royales à leurs filles, tu vas me dire quelle robe je dois
commander à madame Dupont.

- Ce n'est pas la peine d'en commander une; j'ai ma robe de tulle rose que je n'ai mise qu'une fois: elle me
va très bien, elle suffira, puisque Michel ne la connaît pas et... que ce sera pour lui que je m'habillerai.

IX

Ç'avait été une grosse affaire de dresser le programme de la fête que le Grand International, ou
le Grand I, comme on disait déjà en abrégeant son nom, devait donner pour son ouverture.

Il fallait quelque chose d'original, de neuf, de brillant, surtout de tapageur qui frappât l'attention. Et en un
pareil sujet le neuf est difficile à trouver. On a tant fait d'ouvertures de n'importe quoi, qui devaient être

tapageuses, que toutes les combinaisons, même absurdes, ont été épuisées; il est terriblement blasé sur ce

genre de fêtes, le public parisien et surtout le public boulevardier.

Bagarry avait proposé un acte inédit de sa composition, mondain, léger et piquant; Fastou avait suggéré
l'idée d'exposer quelques-unes de ses dernières oeuvres; des pianistes avaient assiégé Frédéric,

Raphaëlle, M. de Cheylus et même Adeline; des guitaristes espagnols s'étaient offerts; un Américain

célèbre dans son pays pour jouer des airs variés en faisant craquer ses bottes s'était mis à la disposition de

Frédéric, qui avait refusé avec autant d'indignation que de mépris: son cercle servir à de pareilles

exhibitions! C'était quelque chose d'artistique, de distingué, de noble qu'il lui fallait, en un mot, un

programme caractéristique qui montrât bien à tous dans quelle maison on se trouvait.

Un moment il avait eu la pensée d'obtenir de son beau-frère Faré un petit acte inédit, dont la
représentation eût été un «événement parisien»; mais le beau-frère avait obstinément refusé, et ce qui

était plus indigne encore (le mot était de Raphaëlle), la soeur elle-même n'avait pas voulu s'interposer

entre son frère et son mari pour amener celui-ci à donner cet acte. Il avait eu beau prier, supplier,

s'indigner, se fâcher, invoquer la solidarité de la famille, elle avait résisté aux prières comme aux

reproches et aux menaces:

- De l'argent s'il t'en faut, oui, encore comme autrefois; le nom de mon mari, jamais.

- Ton mari ne peut-il pas m'aider, quand une occasion se présente?

- Non, quand elle se présente mal.

- On dirait vraiment que M. Faré nous a fait un honneur en entrant dans notre famille.

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