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Hector Malot - Baccara

indienne de Rouen, en hiver en drap d'Elbeuf; ses bonnets de tulle noir garnis de dentelle étaient à la
mode de 1840, la dernière à laquelle elle eût fait des concessions; et avec un accent traînant elle lâchait

les mots de patois normand et les locutions elbeuviennes avec lesquelles elle avait été élevée, sans

s'inquiéter des effarements de ses petites-filles qui, n'osant pas la reprendre en face, insinuaient

adroitement que les chaircuitiers s'appelaient maintenant des charcutiers, que les

castoroles
sont devenues des casseroles, et que «ne rien faire de bon» vaut mieux
qu'arkanser, qu'on doit traduire pour ceux qui n'entendent pas le normand.

Il fallait qu'Adeline expliquât pourquoi on avait arkansé, car la Maman, assise du matin au soir
dans son fauteuil roulant, lisait l'Officiel d'un bout à l'autre, et elle ne lui faisait grâce d'aucun

détail, plus au courant de ce qui se passait à la Chambre que bien des députés. Quand son fils avait parlé,

elle discutait les raisons que ses contradicteurs lui avaient opposées et les pulvérisait, s'indignant que tout

le monde n'eût pas voté comme lui. Sur un seul point, elle le blâmait - c'était sur tout ce qui touchait aux

choses religieuses; ne mettrait-il donc jamais la religion au-dessus de la politique? Quel chagrin pour elle

que dans ces questions il ne votât point comme elle aurait voulu! il était si soumis, si pieux, quand il était

petit!

Respectueusement il se défendait, mais le plus souvent il cherchait à changer la conversation en faisant
signe à sa femme ou à sa fille de venir à son secours; il en avait assez de la politique, et ce n'était point

pour reprendre et continuer les discussions de la semaine qu'il avait hâte d'arriver chez lui. C'était pour se

retrouver avec les siens dans cette maison toute pleine de souvenirs, où il avait été enfant, où il avait

grandi, où son père était mort, où il s'était marié, où sa fille était née, où il n'y avait pas un meuble, pas un

coin qui ne lui parlât au coeur et ne le reposât de la vie parisienne vide et fatigante qu'il menait pendant

neuf mois. Comme ces vastes pièces un peu noires d'aspect, comme ces vieux meubles démodés qu'il

avait toujours vus, ces fauteuils de style Empire, ces pendules en bronze doré à sujets mythologiques, ces

fleurs en papier conservées sous des cylindres depuis la jeunesse de sa mère, lui étaient plus doux aux

yeux que le mobilier du petit appartement de garçon qu'il occupait dans une maison meublée de la rue

Tronchet. Comme le fumet du pot-au-feu qui lui chatouillait l'appétit dès qu'il poussait sa porte le

disposait mieux à se mettre à table que les bouffées chaudes qui le frappaient au visage quand il entrait

dans les restaurants parisiens où il mangeait seul! A mesure qu'il revenait dans son milieu d'autrefois,

l'homme d'autrefois se retrouvait. Des cases de son cerveau s'ouvraient, d'autres se refermaient. Le

Parisien restait à Paris, à Elbeuf il n'y avait plus que l'Elbeuvien, l'odeur fade des cuves d'indigo l'avait

rajeuni; le commerçant remplaçait le député; il n'était plus que mari et père de famille.

Aussi se fâchait-il contre la politique qu'il lui déplaisait de retrouver à Elbeuf: c'était de paroles
affectueuses, de regards tendres qu'il avait besoin, du laisser-aller de l'intimité, de sorte que bien souvent,

pendant que la Maman continuait ses discussions, ses approbations ou ses réprimandes, il oubliait de lui

répondre ou ne le faisait qu'en quelques mots distraits: «Oui, maman; non, maman; tu as raison,

certainement, sans aucun doute.»

C'était assez indifféremment qu'à son retour d'Allemagne il s'était laissé marier par son père avec une
jeune fille née dans une condition inférieure à la sienne, au moins pour la fortune, mais depuis vingt ans

il vivait dans une étroite communion de sentiment et de pensée avec sa femme, car il s'était trouvé que

celle qu'il avait acceptée pour la grâce de sa jeunesse était une femme douée de qualités réelles que

chaque jour révélait: l'intelligence, la fermeté de la raison, la droiture du caractère, la bonté indulgente,

et, ce qui pour lui était inappréciable depuis son entrée dans la vie politique - le flair et le génie du

commerce qui faisaient d'elle une associée à laquelle il pouvait laisser la direction de la maison aussi bien

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