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Hector Malot - Baccara

ou deux; pour moi, gérant de l'affaire, il faut qu'elle soit solide; c'est au fabricant de drap que je demande
de m'assister.

Evidemment! Adeline ne pouvait pas refuser ses conseils à son ami. Il se laissa donc conduire chez le
tailleur, où il choisit un drap solide, un bon drap français, comme le demandait Frédéric, qui devait durer

longtemps.

Puis il se laissa aussi mener chez le tapissier Lobel; dans tout ce qui était travail de la laine, il avait des
connaissances spéciales qu'il ne pouvait pas ne pas mettre à la disposition de son ami: là, il n'eut qu'à

admirer les tapis de Smyrne, de Perse et de l'Inde qu'on lui montra et qui étaient vraiment superbes, les

portières magnifiques; il passa plus de deux heures à se griser de l'enchantement de leurs couleurs.

Mais où «il se ficha les quatre fers en l'air», comme disait Raphaëlle, ce fut en visitant les salons de
l'avenue de l'Opéra.

- Comment trouvez-vous ça? demandait Frédéric dans chaque place.

Et partout il faisait la même réponse:

- C'est beau, c'est grandiose; c'est vraiment digne de Paris.

- Pour quatre-vingt mille francs, il faut bien nous donner quelque chose.

Comme ils redescendaient l'escalier tout en marbres de couleur où leurs pas sonnaient comme sous la
voûte d'une église, Adeline eut un mot qui trahit le travail de son esprit et la progression des sentiments

par lesquels il avait passé.

Ils s'étaient arrêtés devant une niche ouverte sur le palier et faisant face à la porte d'entrée.

- Nous mettrons là un buste de la République, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même.

- Nous! Oui, vous, si vous voulez, mon cher président, car vous serez maître chez vous; mais si c'est moi
qui suis maître ici, je ne mettrai point ce buste, car, en dehors de certaines raisons personnelles qui me

retiendraient, j'estime qu'un cercle est un terrain neutre où tout le monde doit pouvoir se rencontrer.

Adeline hésita un moment:

- Alors, nous le mettrons ensemble, dit-il.

VII

C'était la première fois qu'Adeline avait quelque chose à demander pour lui-même.

Comme tous les députés, il avait passé bien des heures de sa vie dans les antichambres des ministres et
usé de nombreuses paires de bottines sur le carreau poussiéreux des corridors des bureaux à la Guerre,

aux Finances, à la Justice, à la Marine, au Commerce, à l'Agriculture, aux Travaux publics, à l'Instruction

publique, aux Affaires étrangères, aux Postes, à l'Intérieur, à la Préfecture de la Seine, à la Préfecture de

police, aux ambassades, aux consulats, partout où il y a à solliciter et à faire sortir des cartons les

paperasses qui s'obstinent à y rester, mais toujours ç'avait été dans l'intérêt des villes ou des communes

de sa circonscription, pour les affaires de ses électeurs, jamais dans le sien et pour les siennes; le

gouvernement ne pouvait rien pour lui, il n'avait pas de parents à placer, pas de combinaisons financières

à appuyer, pas de concessions à obtenir; quand on l'avait décoré, on était venu à lui et il n'avait eu qu'à

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