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Hector Malot - Baccara

les refuser; il fallait voir, attendre, s'éclairer, prendre avis de ceux qui savaient ce que lui-même ignorait.

De ceux qu'il pouvait consulter à ce sujet, personne n'était plus autorisé pour lui répondre que son
collègue le comte de Cheylus, si bien au courant de la vie parisienne. Puisque la présidence de ce cercle

lui avait été proposée, il connaissait l'affaire et l'avait pesée avec ses bons et ses mauvais côtés. Il fallait

donc l'interroger; ce qu'il fit le lendemain même.

- Et vous hésitez? s'écria M. de Cheylus, quand il lui eut rapporté la proposition du vicomte. J'avoue que
je n'ai pas eu vos scrupules, et que, quand l'affaire m'a été proposée, j'ai tout de suite demandé

l'autorisation au préfet de police... qui tout de suite me l'a refusée.

- Est-il indiscret de vous demander les raisons qu'il vous a données pour expliquer son refus?

- Pas du tout; il m'a dit qu'avec moi pour président, ce cercle deviendrait en quelques mois un tripot; que
j'étais trop faible, trop indulgent, trop aimable: que je serais trompé, débordé, en un mot tout ce qu'on

peut trouver quand on ne veut pas donner les raisons vraies d'un refus.

- Et ces raisons vraies?

- Vous les devinez sans peine. On ne voulait pas donner un moyen d'influence à un adversaire; et, d'autre
part, on ne voulait pas se faire accuser d'accorder à un ennemi une faveur qu'on refusait à des amis.

- Alors?

- Si vous voulez me prendre dans votre comité, j'accepte. Que vous dire de plus?

Ce que M. de Cheylus ne voulait pas dire de plus, c'est que, sans être jaloux de Frédéric, - il n'avait
jamais eu la naïveté d'être jaloux, - il commençait à trouver que le vicomte tenait beaucoup trop de place

dans la maison de Raphaëlle, et que le meilleur moyen de se débarrasser de lui était de lui faire avoir un

cercle où il passerait ses journées et... ses nuits.

VI

C'était un grand point pour Raphaëlle et Frédéric d'avoir un président en situation d'obtenir du préfet de
police l'autorisation d'ouvrir leur cercle, mais ce n'était pas tout: il fallait que la demande qu'on

adresserait au préfet fût signée par vingt membres fondateurs, et il était de leur intérêt de ne pas laisser le

choix de ces membres à Adeline, qui ne saurait où les chercher, et qui, les trouvât-il, les choisirait mal. A

la vérité, il devait avoir la haute direction dans la composition du cercle, mais, en manoeuvrant

adroitement, on lui ferait prendre, sans qu'il se doutât de rien, ceux-là mêmes qu'on voudrait qu'il prît.

Raphaëlle voulait des noms chics.

Frédéric voulait des noms sérieux.

Mais, malgré cette divergence, ils ne se querellaient point là-dessus; en bons associés qu'ils étaient, ils se
faisaient des concessions.

- Mêlons les noms chics aux noms sérieux.

Et constamment ils faisaient cette salade, mais en l'épluchant sévèrement: on n'était jamais assez chic
pour Frédéric, et pour Raphaëlle on n'était jamais assez sérieux, - au moins en théorie, car dans la

pratique, c'est-à-dire au moment où s'agitait la question de savoir s'ils pourraient avoir réellement ces

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