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Hector Malot - Baccara

- Donnez-moi encore quelques instants, dit-il, la proposition, je vous assure, mérite d'être examinée
sérieusement.

V

Ils revinrent sur la place de la Madeleine.

- Ce n'est pas à vous qu'il est besoin de dire, reprit le vicomte, que tout avantage se paye. Un cercle est
une affaire comme une autre; elle donne des produits qui doivent servir, avant tout à rémunérer ceux qui

les procurent. Quand vous apportez à une société une concession quelconque que vous avez obtenue par

votre intelligence ou votre influence, cet apport s'estime en argent, n'est-ce pas? Et je suis certain que

l'autorisation qui donnerait naissance à notre cercle ne serait pas comptée pour moins de soixante à

soixante-quinze mille francs; c'est le prix courant; de sorte que les rôles seraient changés: vous ne seriez

plus mon débiteur, c'est-à-dire que la société serait le vôtre.

La scène que le vicomte jouait avec Adeline avait été longuement répétée avec Raphaëlle, et il avait été
convenu qu'en cet endroit il se ferait un silence de façon à laisser à la réflexion le temps d'agir. Ils

connaissaient la situation d'Adeline comme il la connaissait lui-même, et savaient quel soulagement

serait pour lui la perspective de n'avoir pas à payer à cette heure ces cinquante mille francs. Ils avaient

très bien prévu que l'offre d'un traitement de trois mille francs ne suffirait pas, par cette raison qu'elle

était à terme, tandis que le non-payement des cinquante mille francs, qui donnait un résultat immédiat,

serait ce qu'on appelle au théâtre un effet sûr.

Les choses s'exécutèrent comme elles avaient été réglées, et ce fut seulement après un moment de silence
que Frédéric reprit:

- Je vais au-devant d'une objection que je vois sur vos lèvres: vous ne voulez pas, vous ne pouvez pas
administrer un cercle.

- Et cela pour beaucoup de raisons dont une seule suffit: on ne peut administrer que ce que l'on connaît,
et je ne connais rien aux affaires d'un cercle.

- Aussi n'est-il jamais entré dans mon idée de vous donner cette administration: vous êtes président de
notre cercle, comme le comte de Mortemart l'est du Cercle agricole, le marquis de Biron, du Jockey, le

duc de la Trémoille, du cercle de la rue Royale, mais vous n'êtes que président, c'est-à-dire quelque chose

comme un président de la République ou un roi constitutionnel, l'honneur de notre cercle, à qui vous

assurez la stabilité, vous régnez, mais vous ne gouvernez pas; à côté de vous, sous vous, il y a des

ministres; autrement dit la gestion financière du cercle s'exerce par une société en commandite

représentée par un gérant responsable. Vous et votre comité, composé de hautes notabilités, vous avez la

direction du cercle et seul vous votez sur les admissions - ce qui est une garantie absolue de choix

irréprochables. Les questions financières ne vous regardent en rien et n'entraînent pour vous aucune

responsabilité - ce qui est le grand point; vous touchez, vous ne payez pas.

Pour ce couplet, Raphaëlle ne s'en était pas plus rapportée à l'improvisation de Frédéric que pour le
précédent; il avait été répété aussi, car il importait qu'il fût débité rapidement, «enlevé avec feu», de

façon à étourdir Adeline et à empêcher toute objection. Si son assimilation aux présidents des grands

cercles devait agir sur lui, - et ils n'en doutaient pas, - c'était à condition qu'on ne lui laissât pas le temps

de réfléchir et de comprendre par conséquent qu'il n'y avait aucun rapport entre ces grands cercles

s'administrant eux-mêmes, ne faisant pas de bénéfices, n'ayant pas de présidents payés, et celui qu'on lui

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