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Hector Malot - Baccara

En rentrant d'Elbeuf à Paris, Adeline avait tout de suite visité quelques-uns de ceux qui autrefois lui
avaient proposé des affaires; mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'on s'improvise faiseur, surtout si

l'on entend se réserver la liberté de choisir. Naguère, on était venu le chercher, le prier; quand à son tour

il s'était offert, on l'avait écouté avec une certaine défiance. Que signifiait ce changement? Il n'était donc

plus l'homme qu'on avait cru? Alors? L'occasion manquée, il fallait laisser au temps d'en amener de

nouvelles et les attendre.

Cela était trop conforme à la logique des choses pour qu'Adeline s'en étonnât; il n'avait jamais eu la
naïveté de s'imaginer qu'il n'aurait qu'à se présenter pour que toutes les portes s'ouvrissent devant lui et

pour que ceux qui étaient à table fussent heureux de lui faire sa part au gâteau. Ce n'était pas à date fixe

que devait se faire le mariage de Berthe, et quelques mois, quelques semaines de plus ou de moins

n'avaient pas d'importance; le mot du père Eck, qu'il ne se rappelait qu'en riant, était là pour le rassurer:

«J'ai été fiancé avec ma femme pendant quatre ans, et quand nous nous sommes mariés j'aurais bien

attendu encore.»

Les cinquante mille francs du vicomte l'avaient débarrassé des échéances pressantes qui menaçaient sa
maison; avant qu'il en revint d'autres il avait le temps de se retourner, et d'ici là la probabilité était, et

même la certitude, pour que l'affaire Bouteillier s'arrangeât. Alors il rembourserait ces cinquante mille

francs, car le payement d'une dette de cette espèce ne devait pas traîner. Assurément cet argent ne lui

pesait pas, tant il avait été galamment offert, mais cependant, par une bizarrerie d'impression qu'il ne

s'expliquait pas lui-même, il éprouverait du soulagement à ne plus le devoir.

Malheureusement, de ce côté, les choses ne marchèrent point comme il l'avait espéré: l'affaire Bouteillier
ne s'arrangea pas, tout au contraire, et, après plusieurs réunions, qui se succédèrent de plus en plus

orageuses, la faillite fut prononcée à la requête de quelques créanciers que le luxe des Bouteillier avait

trop longtemps humiliés.

Le coup avait été cruel pour Adeline, qui, mieux que personne, connaissait la procédure des faillites: de
combien serait le premier dividende et quand le toucherait-on?

Il fallait donc se retourner d'un autre côté, ce qui, dans sa position, était difficile, car, bien que le vicomte
n'eût jamais fait la plus légère allusion à son prêt, il était évident que ce prêt ne pouvait pas être considéré

comme un placement à échéance plus ou moins longue dans lequel le créancier aussi bien que le débiteur

trouvent un égal intérêt; c'était un service rendu, et rien que cela.

Comme il se demandait par quel moyen il sortirait à bref délai de cet embarras, il crut remarquer que le
vicomte était moins à l'aise avec lui, moins libre, moins gai, moins ouvert. La cause de ce changement

n'était que trop facile à deviner: il s'étonnait de n'être pas encore remboursé, et il s'en fâchait.

Quand on a tout jeune lutté contre la misère, on a appris à ne pas s'inquiéter des dettes et à manoeuvrer
avec les créanciers de façon à les payer, quand l'argent manque, en bonnes paroles qui les font patienter.

Mais ce n'était pas le cas d'Adeline, qui, entré dans la vie avec de la fortune, était arrivé à près de

cinquante ans sans devoir un sou à personne. Si le vicomte était gêné avec lui, de son côté il était confus

avec le vicomte, ne sachant quelle contenance tenir, ne trouvant pas un mot à dire, honteux de son silence

même. N'aurait-il donc pas la force d'aborder nettement la question et de s'expliquer franchement: «Ne

croyez pas que je vous oublie, seulement les rentrées sur lesquelles je comptais ne s'effectuent pas, mais

bientôt...» C'était ce bientôt qui lui fermait les lèvres. Il n'avait jamais pris un engagement sans le tenir,

comme il n'avait jamais fait une promesse qui ne fût sincère. Quel engagement pouvait-il prendre, quelle

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