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Hector Malot - Baccara

assez sévère pour disposer à la confiance le naïf qui monterait son escalier sonore. Il importait de ne pas
laisser échapper cette occasion unique, car, malgré son désir de louer à un cercle, c'est-à-dire à un

locataire qui ne marchande pas, le propriétaire se lasserait d'attendre et de sacrifier à un avenir douteux

un présent certain. Ils avaient bien essayé sur lui le système de la participation mis en oeuvre par eux

avec tous ceux qui devaient prendre part à leur affaire: tapissiers, marchands de tableaux, cuisiniers,

marchands de vins; c'est-à-dire qu'en plus de son loyer, il toucherait un tant pour cent sur les vertigineux

bénéfices de la cagnotte; mais ce mirage irrésistible pour des fournisseurs plus ou moins gênés avait

échoué avec ce bourgeois de Paris assez riche pour ne pas spéculer sur la chance et assez défiant pour

n'avoir pas une foi aveugle dans la probité de ceux qui gardent les clefs de cette cagnotte.

Il fallait donc se hâter, ne pas perdre un jour, ne pas perdre une heure.

A son retour d'Elbeuf, Adeline avait trouvé chez lui un billet «du charmant vicomte» le prévenant que, le
lendemain, aurait lieu aux Français une première représentation qui serait une des grandes premières de

la saison, celle d'une comédie de son beau-frère Faré, et que, pour cette représentation, il était heureux de

mettre un fauteuil d'orchestre à sa disposition.

«Au moins n'allez pas vous imaginer, cher monsieur, que j'ai eu de la peine à obtenir ce billet, si courus
qu'ils soient. J'aurais voulu me donner le plaisir de vaincre des difficultés pour vous; mais la vérité

m'oblige à déclarer que je ne les ai point rencontrées. Au premier mot que j'ai adressé, à mon beau-frère

pour le prier d'ajouter un fauteuil à celui qu'il me donnait, il a cependant répondu nettement par un refus,

mais quand j'ai prononcé votre nom, ce refus s'est changé en la plus gracieuse des offres. - Dites bien à

M. Adeline - ce sont les propres paroles de mon beau-frère que je vous rapporte - que je considérerai

comme un honneur qu'il veuille bien assister à ma pièce; avec un public composé d'hommes comme lui,

on aurait de l'originalité et l'on oserait aller jusqu'au bout de son originalité.»

Adeline n'était point un habitué des premières, et s'il voyait une pièce c'était ordinairement lorsque le
chiffre de la centième lui permettait de s'aventurer sans trop de risques, de même que, s'il allait au Salon

de peinture, c'était après que les médailles étaient données et affichées; mais comment refuser cette

invitation qui, faite dans cette forme, était vraiment flatteuse? Il avait raison, cet auteur dramatique. Si les

théâtres, au lieu de se laisser envahir par les filles, composaient mieux leur salle de première

représentation, le niveau de l'art ne tarderait pas à s'élever, - c'était une observation qu'il avait présentée

lui-même plus d'une fois à la commission du budget lors de la discussion de la subvention des théâtres, et

il lui plaisait de la retrouver dans la lettre du «cher vicomte», - qui, bien évidemment, répétait les paroles

mêmes de Paré.

La salle était brillante, c'était bien une grande première, comme l'avait annoncé Frédéric, qui, placé à côté
d'Adeline, lui nomma le Tout-Paris qu'ils avaient devant les yeux. Le député n'était pas assez provincial

pour ne pas connaître les noms que Frédéric dévidait comme un montreur de figures de cire, mais c'était

la première fois qu'il voyait la plupart de ces célébrités, vraies ou fausses, et qu'il entendait les histoires

qu'on racontait sur elles à demi-mot. Tous ces noms et toutes ces histoires défilaient sur les lèvres de

Frédéric, légèrement; pour deux seulement il insista: sa soeur, madame Faré, cachée au fond d'une

baignoire, et le colonel Chamberlain, le riche Américain, qui occupait une avant-scène avec sa femme.

Bien qu'on aperçût difficilement madame Faré, Adeline cependant la vit assez pour remarquer la grâce et
le charme de sa physionomie; il en fit compliment à Frédéric, qui répondit aussitôt:

- Cette physionomie n'est pas trompeuse, on ne peut la voir sans se laisser gagner par elle; ma soeur est

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