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Hector Malot - Baccara

- On se sert de qui on peut; j'avais celui-là, je l'ai pris. Nous avons Adeline, ne le laissons pas nous
échapper des mains. Où retrouver son pareil? Il n'entend rien au jeu; il ne connaît pas la vie parisienne, il

n'a que des relations politiques; il a des amis à la Chambre; on le croit riche; tout le monde l'estime; il a

de l'honorabilité à revendre et à couvrir dix mauvaises affaires, c'est une perle. Le hasard fait qu'il se

trouve dans une position embarrassée, où nous pouvons l'aider. Prenons-le de force. Fais-moi un reçu de

cinquante mille francs, je signe le chèque.

Il ne se montra pas offusqué de cette demande de reçu, et tout de suite il l'écrivit sur une petite table
volante qu'elle lui apporta pour qu'il n'eût pas à se déranger.

- Maintenant, tu peux dormir tranquille, dit-elle, je me charge de te réveiller à temps.

En effet, le lendemain, elle le réveilla à huit heures, et, après s'être habillé, il partit pour aller toucher les
50,000 francs au Crédit lyonnais, où, depuis un certain temps déjà, ils attendaient l'occasion d'être

employés.

Au bout de deux heures, il revint: sa physionomie toute différente de celle de la veille, disait qu'il avait
réussi.

Elle lui prit les deux mains follement:

- Alors, nous pouvons danser le pas des fiançailles; nous le tenons.

Et elle l'entraîna.

III

Pour être risquée, la combinaison de Raphaëlle n'en était pas moins assez simple: Adeline, embarrassé
dans ses affaires, aurait de la peine à rendre les cinquante mille francs, et alors on exploitait adroitement

sa situation.

Mais pour que cette exploitation fût possible, il fallait qu'elle fût menée d'une main légère, sans quoi il
regimberait, et, en voyant où on voulait le conduire, il se déroberait. Pour le prêt on avait pu le prendre de

force; mais ce moyen aventureux, qui avait réussi une fois, échouerait infailliblement si on l'employait de

nouveau: ce serait folie de vouloir encore jouer le même jeu; sans la faillite Bouteillier, qui lui avait forcé

la main, elle n'eût assurément pas procédé de cette façon; cela n'était pas dans sa manière; quand elle

avait réussi une affaire, ç'avait toujours été par la douceur, par l'enveloppement, en prenant son temps,

ses précautions et ses distances, et ceux dont elle avait triomphé étaient plus forts que ce bon bourgeois.

Il est vrai qu'alors elle opérait elle-même; tandis que maintenant elle était bien forcée de s'en remettre aux

autres qui, eux, n'avaient point une main de femme: on serait vraiment bien venu de proposer à cet

honnête provincial une association avec une ex-comédienne! Il fallait qu'elle se tînt dans la coulisse et

que Frédéric seul parût en scène. Heureusement, elle pouvait lui faire répéter son rôle et au besoin le

souffler; il était intelligent; ce qui valait mieux encore, il était féminin, félin; il irait.

Depuis que Frédéric lui avait mis en tête cette idée de fonder un cercle à Paris, ils n'avaient pas laissé
passer un jour sans travailler à son organisation. L'appartement même où ils l'installeraient était choisi et

dans des conditions à assurer le succès de l'entreprise, comme s'il s'agissait d'un restaurant ou d'un

magasin quelconque: avenue de l'Opéra, en plein Paris, de façon qu'on n'eût que quelques pas à faire,

lorsqu'on sortait le matin des grands cercles, pour venir y tenter sa dernière chance; superbe avec ses

vingt fenêtres de façade au premier étage sur l'avenue; luxueux à éblouir un étranger, et en même temps

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