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Hector Malot - Baccara

un garçon élevé chrétiennement et de complexion religieuse, ce qui était rare dans la génération de 1830;
- plus tard au tribunal de Commerce, au conseil général et enfin à la Chambre, où il était un excellent

député, appliqué au travail, vivant en dehors des intrigues de couloir, ne parlant que sur ce qu'il

connaissait à fond et alors se faisant écouter de tous, votant selon sa conscience tantôt pour, tantôt contre

le ministère, sans qu'aucune considération de groupe ou d'intérêt particulier pesât sur lui.

A un certain moment cependant, ce modèle avait inspiré des craintes à ses amis. Après avoir travaillé
quelques années dans la fabrique paternelle en sortant du collège, il avait fait un voyage d'études en

Allemagne, en Autriche, en Russie, et alors on avait dit, à Elbeuf, qu'une femme galante l'accompagnait;

un acheteur en laines les avait rencontrés dans des casinos, où Adeline jouait gros jeu.

- Un Adeline! Etait-ce possible? Un garçon si sage! La «femme galante», on la lui pardonnait; il faut bien
que jeunesse se passe. Mais les casinos?

Épouvanté, le père avait couru en Allemagne, ne s'en rapportant à personne pour sauver son fils. Celui-ci
n'avait fait aucune résistance, et, soumis, repentant, il était revenu à Elbeuf: il s'était laissé entraîner;

comment? il ne le comprenait pas, n'aimant pas le jeu; mais humilié d'avoir perdu son argent, il avait

voulu le rattraper.

On l'avait alors marié.

Et depuis cette époque, il avait été, comme ses amis le disaient en plaisantant, l'exemple des maris, des
fabricants, des juges au tribunal de Commerce, des conseillers généraux, des jurés d'exposition et et des

députés.

- Voyez Adeline!

Que lui manquait-il pour être l'homme le plus heureux du monde? N'avait-il pas tout, - l'estime, la
considération, les honneurs, la fortune? - et une honnête fortune, loyalement acquise si elle n'était pas

considérable.

II

C'était dans le gros public qu'on parlait de la fortune des Adeline, là où l'on s'en tient aux apparences et
où l'on répète consciencieusement les phrases toutes faites sans s'inquiéter de ce qu'elles valent; il y avait

cent cinquante ans que cette fortune était monnaie courante de la conversation à Elbeuf, on continuait à

s'en servir.

Mais, parmi ceux qui savent et qui vont au fond des choses, cette croyance à une fortune, solide et
inébranlable, commençait à être amoindrie.

A sa mort, le père de Constant Adeline avait laissé deux fils: Constant, l'aîné, chef de la maison d'Elbeuf,
et Jean, le cadet, qui, au lieu de s'associer avec son frère, avait fondé à Paris une importante maison de

laines en gros, si importante qu'elle avait des comptoirs de vente au Havre et à Roubaix, d'achat à

Buenos-Ayres, à Moscou, à Odessa, à Saratoff. Celui-là n'avait que le nom des Adeline; en réalité, c'était

un ambitieux et un aventureux; la fortune gagnée dans le commerce petit à petit lui paraissait misérable,

il lui fallait celle que donne en quelques coups hardis la spéculation. S'il avait vécu, peut-être l'eût-il

réalisée. Mais, surpris par la mort, il avait laissé de grosses, de très grosses affaires engagées qui s'étaient

liquidées par la ruine complète - la sienne, celle de sa femme, celle de sa mère. A la vérité, elles

pouvaient ne pas payer, mais alors c'était la faillite. Elles s'étaient sacrifiées et l'honneur avait été sauf.

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