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Hector Malot - Baccara

pas de la Chambre, que demeurait Raphaëlle; en sortant après la séance, on était tout de suite chez elle; et
le soir, après le dîner, une promenade sous les arbres des Champs-Elysées, avant de rentrer chez soi,

aidait la digestion des bonnes choses qu'on avait mangées et des bons vins qu'on avait bus.

Car on mangeait de bonnes choses dans cette maison hospitalière, et même on n'y mangeait que de très
bonnes choses. Pendant qu'il était préfet de la Gironde, M. de Cheylus s'était fait de nombreux amis dans

son département, et ceux-ci se rappelaient de temps en temps à son souvenir par l'envoi d'une caisse de

ces vins de propriétaire qu'on ne trouve pas dans le commerce. De son côté, Raphaëlle qui pendant son

passage à travers la haute noce avait appris à apprécier la bonne chère, savait quelle lassitude éprouvent

ceux que les invitations accablent, en s'asseyant tous les soirs devant le même dîner - celui qui sort des

quatre ou cinq grandes cuisines où un certain monde fait ses commandes, comme un autre fait les siennes

au Bon Marché ou à la Belle Jardinière - et ce n'était point ce menu banal qu'elle offrait à ses convives.

Pendant huit jours à l'avance, quand elle avait décidé de donner un dîner, elle faisait essayer par son

cordon bleu, qui était une femme de mérite, les mets qu'elle voulait servir à ses hôtes; et ceux-là seuls qui

étaient supérieurement réussis paraissaient sur sa table.

Que demander encore?

Plus d'un convive, en s'en allant le soir, confessait sa satisfaction à son compagnon de route, par un mot
qui bien souvent avait été répété:

- Décidément on dîne bien chez les gueuses.

Et comme il n'était pas rare que celui qui s'exprimait ainsi fût un bon provincial, c'était avec une pointe
de vanité libertine qu'il lâchait son mot; à Carpentras on ne faisait pas de ces petites débauches même

quand on était l'honneur du barreau de cette ville célèbre, et à Elbeuf non plus, quand même on était la

gloire de la fabrique elbeuvienne.

Quelquefois, il est vrai, un convive dyspeptique insinuait que M. Hurpin, le père de la maîtresse de
maison, qui se carrait à table avec une si belle prestance, était bien vulgaire, et que sa manie de présenter

son épaule gauche décorée du ruban rouge, quand on parlait d'honneur, était insupportable; que ses

observations, lorsqu'il en lâchait, ce qui d'ailleurs était rare, car il n'ouvrait guère la bouche que pour

manger, étaient stupides ou grossières, mais ces critiques ne portaient pas.

- Vous avez beau dire, mon cher, on dîne très bien chez les gueuses; et ce coquin de Cheylus est bien
heureux!

Quant au vicomte de Mussidan, il n'y avait qu'un mot sur son compte: Charmant! Il était la joie et la
jeunesse de ces dîners. Il en était le champagne - le mot avait été dit par l'honneur du barreau de

Carpentras, qui se connaissait en esprit. Si le comte de Cheylus avait un inépuisable répertoire

d'anecdotes curieuses et salées sur le monde du second Empire, le vicomte de Mussidan en avait un qu'il

renouvelait tous les jours sur le monde actuel; il savait tout, il disait tout, et vous révélait un Paris qu'on

ne soupçonnait même pas. Avec cela bon enfant, discret, modeste, ne se vantant jamais de sa fortune ni

de ses aïeux. Si quelquefois le hasard de la conversation amenait le nom d'Ernest Faré, l'auteur

dramatique qui était son beau-frère, il ne s'en parait point davantage, malgré les brillants succès que

celui-ci avait obtenus en ces dernières années; tout au contraire, il laissait entendre, mais à demi-mot et

discrètement, qu'il avait espéré un autre mariage pour sa soeur, héritière d'une des belles fortunes du

Midi.

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