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Hector Malot - Baccara

même avec ceux qui essayaient de le regarder du haut de leur austérité ou de leur mépris et qu'il finissait
par adoucir.

«Mon cher collègue, soyez donc assez aimable pour venir dîner avec moi lundi prochain.»

Comment supposer qu'«avec moi» ne voulait pas dire chez moi, alors qu'on arrivait de province, et que
jusqu'au jour bienheureux où les électeurs vous avaient envoyé à Paris, on avait été l'honneur du barreau

de Carpentras ou la gloire de la fabrique elbeuvienne? On savait que depuis longtemps le comte de

Cheylus était ruiné, mais puisqu'il donnait de bons dîners, c'est qu'il avait le moyen de les payer. On se

disait qu'il y a ruine et ruine. Et la conclusion qu'on faisait pour les dîners, on la faisait pour la maîtresse.

Quelle surprise si un Parisien de Paris avait révélé la vérité, toute la vérité à ces honnêtes convives.

C'était vingt ans auparavant que le comte de Cheylus avait fait la connaissance de Raphaëlle, alors dans
toute sa splendeur, et au mieux avec le duc de Naurouse, le prince Savine, Poupardin, de la

Participation Poupardin, Allen et Cie
, le prince de Kappel, en un mot avec toute la bohème tapageuse
de cette époque; pour lui il n'était pas moins brillant, riche, bien en cour, en passe de devenir un

personnage dans l'État. Lorsqu'ils s'étaient retrouvés, le comte avait dissipé toute sa fortune et il n'était

plus qu'un simple député, sans aucune influence même dans son parti, où personne ne le prenait au

sérieux; quant à Raphaëlle, si elle n'était pas ruinée, au moins avait-elle laissé dévorer par des

spéculations aventureuses la plus grosse part de ce que son âpreté célèbre dans le monde de la galanterie

lui avait fait gagner, et sur elle plus encore que sur le comte ces vingt ans avaient lourdement marqué leur

passage: la maigriotte Parisienne s'était alourdie et épaissie, ses yeux rieurs s'étaient durcis, sa

physionomie gaie et expressive toujours ouverte, toujours en mouvement, s'était immobilisée, les

teintures avaient desséché les cheveux, les blancs, les rouges, les bleus avaient tanné la peau.

Mais en fait de beauté féminine les yeux sont esclaves des oreilles, et la tradition les rend aveugles à la
réalité: quand pendant dix ans on a été la belle madame X... ou la charmante mademoiselle Z... pour les

journaux et le monde, on a bien des chances pour l'être pendant vingt-cinq ou trente; il n'y a pas de

raisons pour que ça finisse; il faut des catastrophes pour casser les lunettes qu'on s'est laissé mettre sur le

nez. Cela s'était produit pour Raphaëlle, en qui M. de Cheylus n'avait vu que «la charmante Raphaëlle»

d'autrefois. Elle comptait encore dans «tout Paris»; on parlait d'elle; les journaux citaient son nom dans

les soirées théâtrales, on pouvait se montrer avec elle alors surtout qu'on n'avait pas d'autre fortune que la

maigre allocation d'un député. Assurément, si elle lui revenait, ce n'était point par intérêt, et cette

conviction ne pouvait que chatouiller la vanité d'un vieux beau: une femme comme elle acceptant un

amant de soixante-huit ans, sans le sou, montrait qu'elle se connaissait en hommes, voilà tout; et vraiment

il ne pouvait que lui être reconnaissant de cette preuve de goût.

- Amant de coeur à soixante-huit ans, hé! hé! il n'était donc pas si déplumé!

Son ennui était de ne pouvoir pas le crier sur les toits; mais l'orgueil de l'homme ruiné l'emportait sur la
fatuité du triomphateur; de là sa formule d'invitation à ses chers collègues - «avec moi».

Elle était réellement une providence pour lui, cette bonne fille, et près d'elle il retrouvait dans son
désastre un peu des satisfactions de son ancienne existence: un intérieur à la mode, une table bien servie

et une femme, une maîtresse aussi élégante que celles qu'il avait aimées autrefois.

Et ce qu'il y avait d'admirable dans cette femme dont la réputation d'âpreté au gain s'était cependant
établie sur tant de ruines, c'est qu'elle ne voulait rien accepter de lui. Deux ou trois fois il avait essayé

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