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Hector Malot - Baccara

DEUXIÈME PARTIE

I

En racontant à sa femme qu'il avait rencontré chez son collègue le comte de Cheylus, ce vicomte de
Mussidan, ce charmant homme du monde qui s'était trouvé là si à propos pour lui prêter cinquante mille

francs, Adeline n'avait pas tout à fait dit la vérité.

En réalité, ce n'était point chez M. de Cheylus qu'il avait fait cette rencontre, c'était chez Raphaëlle, la
maîtresse de ce collègue. Mais ce petit arrangement était pour lui sans conséquence. A quoi bon parler de

Raphaëlle à une honnête femme qui ne savait rien de la vie parisienne? Elle aurait pu se tourmenter, se

demander dans quel monde vivait son mari! Il aurait fallu des explications, des histoires à n'en plus finir.

On ne peut pas demander à une bonne bourgeoise d'Elbeuf des idées qui ne sont ni de son éducation ni de

son milieu. Elle n'aurait jamais compris qu'un député invitât ses amis chez sa maîtresse, et qu'il se trouvât

des amis - alors surtout que c'étaient des députés - pour accepter cette invitation; la province a sur les

maîtresses et sur les députés des opinions qu'il est bon de laisser intactes. Que serait l'existence d'une

femme de député restant dans sa ville, si elle pouvait supposer que son mari ne se nourrit pas

exclusivement de politique; s'il fait des farces, ce ne peut être qu'à la buvette, et s'il caquette, ce ne peut

être qu'avec les amies arrivant de son arrondissement pour lui demander une bonne place de tribune.

Si Adeline allait parfois chez Raphaëlle, il ne faisait qu'imiter plusieurs de ses collègues qui, pas plus que
lui, ne se trouvaient embarrassés à la table d'une ancienne cocotte. Bien au contraire, on était là plus à son

aise, on faisait meilleure chère, on s'amusait plus que dans beaucoup d'autres maisons. En somme, qui les

invitait? Le comte. C'était donc chez le comte qu'ils dînaient. Il ne serait venu à l'idée d'aucun d'eux que

ce n'était pas le comte qui payait le loyer de cette aimable maison où ils étaient si bien reçus, et qui payait

aussi cette bonne chère. Le comte était veuf, il recevait chez sa maîtresse, il aurait fallu un excès de

puritanisme pour s'en fâcher.

A la vérité, ceux qui connaissaient leur Paris savaient que depuis longtemps déjà le comte de Cheylus
n'était pas en état d'entretenir le train de maison d'une femme comme Raphaëlle, mais tous les députés

qui connaissent à fond les dessous de la politique française et étrangère n'ont pas pénétré aussi

profondément les dessous de la vie parisienne: ceux que M. de Cheylus invitait, en les choisissant

d'ailleurs avec soin, voyaient ce qu'on leur montrait une maison agréable, une femme qui, pour n'être plus

jeune, n'en conservait pas moins d'assez beaux restes et, ce qui valait mieux encore, une vieille célébrité,

et ils n'en demandaient pas davantage: chez qui irait-on si l'on ne se contentait pas des apparences?

D'ailleurs on ne refusait pas le comte de Cheylus, qui était l'homme le plus aimable du monde et n'avait
pas d'autre souci que de plaire à tous, amis comme adversaires, et même à ses adversaires plus encore

qu'à ses amis peut-être. Préfet sous l'empire, il avait administré les départements par où il avait

successivement passé avec de bonnes paroles, des sourires, des promesses, des compliments, des

poignées de main et des banquets à toute occasion. Et quand, après vingt années de ce régime, la chute de

son gouvernement l'avait mis à bas, il s'était trouvé un de ces arrondissements où les maires, les

conseillers municipaux, les curés, les pompiers, les orphéonistes, les fanfaristes, tous ceux enfin qui

l'avaient approché, étant restés ses amis, l'avaient envoyé à la Chambre en dehors de toute opinion

politique? Que leur importait à lui et à eux la politique, il les avait convertis à son système: «Il n'y a pas

d'opinion, il n'y a que des intérêts.» A la Chambre il avait continué ses sourires, ses amabilités, ses

bonnes paroles; bien avec son parti, très bien avec ses ennemis, ce n'était pas lui qui faisait du boucan ou

qui se laissait emporter par la passion: la main toujours tendue; et «mon cher collègue» plein la bouche,

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