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Hector Malot - Baccara

roches d'Orival, au chêne de la Vierge, en parties dans la forêt qui, quelquefois, en été, se prolongeaient
par le château de Robert-le-Diable jusqu'à la Bouille, pour y manger des douillons et des matelotes. Mais

on ne pouvait pas tous les samedis, par le mauvais comme par le beau temps, s'en aller au Thuit à pied à

la queue leu-leu; il fallait une voiture; on en avait acheté une; une vieille calèche d'occasion encore

solide, si elle était ridicule; et, comme les harnais vendus avec elle étaient plaqués en argent, on les avait

récurés jusqu'à ce qu'il ne restât que le cuivre, qu'on avait laissé se ternir. Tous les samedis, après la paye

des ouvriers, la famille s'était entassée dans le vieux carrosse chargé de provisions, et par la côte de

Bourgtheroulde, au trot pacifique de deux gros chevaux, elle s'en était allée à la maison du Thuit, où l'on

restait jusqu'au lundi matin; les enfants passant leur temps à se promener à travers les bois, les parents

parcourant les terres de la ferme, discutant avec les ouvriers les travaux à exécuter, estimant les arbres à

abattre, toisant les tas de cailloux extraits dans la semaine écoulée.

Cependant ces moeurs qui étaient alors celles de la fabrique elbeuvienne s'étaient peu à peu modifiées; le
bien-être, le brillant, le luxe, la vie de plaisir, jusque-là à peu près inconnus, avaient gagné petit à petit, et

l'on avait vu des fils enrichis abandonner le commerce paternel, ou ne le continuer que mollement, avec

indifférence, lassitude ou dégoût. A quoi bon se donner de la peine? Ne valait-il pas mieux jouir de leur

fortune dans les terres qu'ils achetaient, ou les châteaux qu'ils se faisaient construire avec le faste de

parvenus?

Mais les Adeline n'avaient pas suivi ce mouvement, et chez eux les habitudes, les usages, les procédés de
la vieille maison étaient en 1830 ce qu'ils avaient été en 1800, en 1870 ce qu'ils avaient été en 1850.

Quand la vapeur avait révolutionné l'industrie, ils ne l'avaient point systématiquement repoussée mais ils

ne l'avaient admise que prudemment, au moment juste où ils auraient déchu en ne l'employant pas;

encore, au lieu de se lancer dans des installations coûteuses, s'étaient-ils contentés de louer à un voisin la

force motrice nécessaire à la marche de leurs métiers mécaniques. Bonnes pour leurs concurrents, les

innovations, mauvaises pour eux. Ils étaient les plus hauts représentants de la fabrique en chambre, ils

voulaient rester ce qu'ils avaient toujours été. Les manufactures puissantes qui s'étaient élevées autour

d'eux ne les avaient point tentés. Ils n'enviaient point ces casernes vitrées en serres et ces hautes

cheminées qui, jour et nuit, vomissaient des tourbillons de fumée. C'était le chiffre d'affaires qui seul

méritait considération, et le leur était supérieur à ceux de leurs rivaux. Ils pouvaient donc continuer la

vieille industrie elbeuvienne, celle où les nombreuses opérations de la fabrication du drap, le dégraissage

de la laine en suint, la teinture, le séchage, le cardage, la filature, le bobinage, l'ourdissage, le tissage, le

dégraissage en pièces, le foulage, le lainage, le tondage, le décatissage s'exécutent au dehors dans des

ateliers spéciaux ou chez l'ouvrier même, et où la fabrique ne sert qu'à visiter les produits de ces diverses

opérations et à créer la nouveauté au moyen de l'agencement des fils et du coloris.

Ailleurs qu'à Elbeuf cette prudence et ces façons de gagne-petit eussent peut-être amoindri et déconsidéré
les Adeline, mais en Normandie on estime avant tout la prudence et on respecte les gagne-petit. Quand

on disait: «Voyez les Adeline», ce n'était pas avec pitié, c'était avec envie quelquefois et le plus souvent

avec admiration. Avec eux on écrasait les imprudents qui s'étaient ruinés, aussi bien que les parvenus fils

d'épinceteuses ou de rentrayeuses qui, au lieu de continuer le commerce de leurs pères,

jouaient à la grande vie dans leurs hôtels ou leurs châteaux.

Constant Adeline, le chef de la maison actuelle, était le digne héritier de ces sages fabricants; d'aucun de
ses pères on n'avait pu dire aussi justement que de lui: «Voyez Adeline»; et on l'avait dit, on l'avait répété

à satiété, à propos de tout, dans toutes les circonstances: - dès le collège où il s'était montré intelligent et

studieux, bon camarade, estimé de ses professeurs, le Benjamin de l'aumônier, heureux de trouver en lui

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