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Hector Malot - Baccara

- Il y a réponse et réponse; si je disais ce soir au père Eck que je ne peux pas te donner demain une dot,
peut-être arriverions-nous à une rupture; mais ce qui me serait impossible demain sera sans doute

possible dans un délai... quelconque: les affaires n'iront pas toujours aussi mal; nous nous relèverons; ta

mère a des idées; il n'y a qu'à gagner du temps.

- Oh! je ne suis pas pressée de me marier.

- C'est cela même: tu n'es pas pressée; nous gagnerons du temps; avec le temps tout s'arrange; ton
mariage avec Michel se fera, je te le promets.

X

De l'endroit où ils s'étaient arrêtés en plein bois, ils apercevaient de petites colonnes de fumée bleuâtre
qui montaient droit à travers les branches nues des grands arbres.

- Nous voici arrivés, dit Adeline! je vais voir où en sont les bûcherons, et tout de suite nous rentrerons à
Elbeuf, de façon à ce que je puisse aller ce soir même chez M. Eck.

Sous bois on entendait des coups de hache et de temps en temps des éclats de branches avec un bruit
sourd sur la terre qui tremblait, - celui d'un grand arbre abattu.

- Il fallait faire de l'argent, dit-il en arrivant dans la vente où les bûcherons travaillaient;
malheureusement les bois se vendent si mal maintenant!

Il eut vite fait d'inspecter le travail des ouvriers et ils revinrent rapidement au château, où tout de suite les
chevaux furent attelés. Il n'était pas trois heures; ils pouvaient être à Elbeuf avant la nuit.

Pendant tout le chemin, Adeline reprit le bilan qu'il avait fait le matin en venant; seulement il le reprit
dans un sens contraire: en allant au Thuit, tout était compromis; en rentrant à Elbeuf, rien n'était

désespéré, loin de là. Et il entassait preuves sur preuves pour démontrer qu'avec du temps il trouverait la

dot qu'on offrirait au père Eck.

- Elle ne sera peut-être pas ce qu'il croit, mais enfin elle sera suffisante pour qu'il ne puisse pas se retirer.
Tu verras, ma chérie, tu verras.

Et il énumérait ce qu'elle verrait. Ce n'était pas seulement la situation de la maison d'Elbeuf qui devait
s'améliorer; à Paris on lui avait proposé d'entrer dans de grandes affaires où ses connaissances

commerciales pouvaient rendre des services, et il avait toujours refusé, parce qu'il voulait se tenir à l'écart

de tout ce qui touchait à la spéculation; il accepterait ces propositions; le temps des scrupules était passé;

ces affaires étaient honorables, c'était par excès de délicatesse, c'était aussi par amour du repos et de

l'indépendance qu'il n'avait point voulu s'y associer; il ne penserait plus à lui; il ne penserait qu'à elle; le

premier devoir du père de famille, c'est d'assurer le bonheur de ses enfants, et il n'est pas de devoir plus

sacré que celui-là. A plusieurs reprises aussi on avait mis son nom en avant pour des combinaisons

ministérielles, et toujours par amour du repos et de l'indépendance il s'en était retiré. Maintenant il se

laisserait faire: fille de ministre, c'était un titre à mettre dans la corbeille de mariage.

Berthe écoutait suspendue aux yeux de son père, son coeur serré se dilatait, l'espérance, la foi en l'avenir
lui revenaient: il ne pouvait pas se tromper; ce qu'il disait, il le ferait; ce qu'il promettait se réaliserait.

Elle renaissait. Était-elle une femme d'argent, était-elle désintéressée? Elle n'en savait rien, n'ayant jamais

eu à examiner ces questions. Mais le coup qui l'avait frappée le matin l'avait anéantie, et ç'avait même été

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