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Hector Malot - Baccara

- Ce n'est pas au Thuit que je pense, c'est à toi.

Ils avaient quitté la grand'route pour prendre un chemin coupant à travers des sillons de blé qui,
nouvellement ensemencés, commençaient à se couvrir d'une tendre verdure; à une courte distance sur la

droite se détachait sur le fond sombre d'une futaie la façade blanche et rouge d'une grande maison: c'était

le château du Thuit, qui, par la masse de sa construction en pierre et en brique, par ses hauts combles en

ardoises, par ses cheminées élancées, écrasait les bâtiments de la ferme groupés à l'entour dans une belle

cour du Roumois plantée de pommiers et de poiriers puissants comme des chênes.

- C'était bien vraiment en bon père de famille que je soignais tout cela! dit-il en promenant çà et là un
regard attristé.

Ils entraient dans la cour, l'entretien en resta là. On avait vu la voiture venir de loin dans la plaine nue, et
le fermier, sa femme et ses deux enfants étaient accourus pour recevoir leur maître.

Berthe, qui était la marraine de ces deux enfants, dont l'un avait quatre ans et l'autre cinq et qu'elle aimait
comme des poupées, les prit par la main.

- Ils déjeuneront avec nous, dit-elle à la fermière, je leur apporte des gâteaux.

- Faut que je les débraude, dit la mère.

- Je les débrauderai moi-même, répondit Berthe, qui voulait bien parler normand avec les
paysans.

En effet, avant le déjeuner, elle les débarbouilla à fond, les peigna, les attifa, et à table en plaça un à sa
droite et l'autre à sa gauche, de façon à les bien surveiller - ce qui n'était pas inutile, car avec leur

gourmandise naturelle que l'éducation n'avait point encore adoucie, ils voulaient commencer par les

gâteaux.

Adeline, assis vis-à-vis de sa fille, la regardait s'occuper de ces deux gamins, et à voir les prévenances,
les attentions qu'elle avait pour eux en leur disant de douces paroles à l'accent maternel, il s'attendrissait.

- Si ce mariage avec Michel Debs manquait, trouverait-elle à se marier plus tard? Ne serait-elle pas
privée d'enfants, elle qui les aimait si tendrement?

A un certain moment, il exprima tout haut cette pensée, au moins en partie:

- Quelle bonne mère tu ferais! dit-il.

Ce fut le mot auquel il revint lorsque, après le déjeuner, ils sortirent seuls dans le jardin, et par la futaie
gagnèrent la forêt. Il avait pris le bras de sa fille, et soulevant de leurs pieds les feuilles tombées des

hêtres, marchant sur le velours des mousses, ils allaient lentement côte à côte, lui ému par ce qu'il avait à

dire, elle troublée et angoissée par cette émotion qu'elle sentait et qu'elle attribuait, aux tourments de leur

situation.

- Quand je disais tout à l'heure que tu ferais une bonne mère, te doutes-tu que ce n'était pas une allusion à
un fait en l'air?

Elle le regarda toute surprise, sans comprendre, et cependant en rougissant.

- As-tu deviné pourquoi M. Eck est venu hier soir? continua-t-il.

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