bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - Baccara

dans le mouvement de sa tête et le geste de son bras quelque chose de particulier qui ne ressemblait en
rien au salut de tout le monde; comment n'avait-il pas vu cela jusqu'alors?

- Est-ce que Michel Debs savait que nous devions aller au Thuit ce matin? demanda Adeline lorsqu'ils
furent passés.

- Comment l'aurait-il su?

- Tu aurais pu le lui dire hier au soir.

Berthe ne répondit pas.

Puisque le hasard de cette rencontre mettait l'entretien sur Michel, Adeline se demanda s'il ne devait pas
profiter de l'occasion pour le continuer; mais il ne s'agissait plus de Toto ou de Popo, et il trouva que

dans cette voiture il n'aurait pas toute la liberté qu'il lui fallait: c'était la vie de sa fille, son bonheur qui

allaient se décider, l'émotion lui serrait le coeur; l'heure présente était si différente de celle qu'autrefois,

dans ses moments de rêveries ambitieuses, il avait espéré!

Comme depuis longtemps déjà il gardait le silence, absorbé dans ses pensées, Berthe le provoqua à
parler.

- Qu'as-tu? demanda-t-elle; tu ne dis rien; tu n'es donc pas heureux d'aller au Thuit?

C'était une ouverture, il voulut la saisir, sinon pour l'entretenir tout de suite de Michel, au moins pour la
préparer à se prononcer sur sa demande en connaissance de cause; il ne suffisait pas en effet de lui dire:

«Michel Debs, l'associé de la maison Eck et Debs, désire t'épouser»; il fallait aussi qu'elle sût à l'avance

dans quelles conditions Michel se présentait et l'intérêt matériel qu'il pouvait y avoir pour elle à

l'accepter; ce n'était pas du tout la même chose de refuser ce mariage alors qu'elle croyait à la fortune de

ses parents, que de le refuser en sachant cette fortune gravement compromise.

- Il a été un temps, dit-il, où je n'avais pas de plus grand plaisir que d'aller au Thuit. C'est là que j'ai
appris à marcher. C'est là que tu as fait tes premiers pas sur l'herbe. Dans la maison, le jardin, les terres, il

n'y a pas un meuble, pas un buisson, pas un chemin ou un sentier qui n'ait son souvenir. Depuis dix-huit

ans je n'ai pas planté un arbre, je n'ai pas fait une amélioration, un embellissement sans me dire que ce

serait pour toi. Et maintenant... je me demande si je ne vais pas être obligé de le vendre.

- Vendre le Thuit!

- Il faut que tu saches la vérité, si pénible qu'elle puisse être pour toi: nos affaires vont mal, très mal, et si
nous ne sommes pas ruinés, il faut avouer que nous sommes gênés; la crise que nous traversons et les

faillites nous ont mis dans une situation difficile. J'espère en sortir, mais il est possible aussi que le

contraire arrive. Quant au Thuit, hypothéqué déjà lorsque j'ai dû rembourser ta grand'maman, il l'a été

depuis pour toute sa valeur, et avec la dépréciation qui a frappé la terre en Normandie, il nous coûte

aujourd'hui plus qu'il ne nous rapporte; si la situation s'aggrave, il n'est que trop certain que nous ne

pourrons pas le garder. Voilà pourquoi je n'ai plus le même plaisir qu'autrefois à aller dans cette terre que

j'aimais non seulement pour moi, mais encore pour toi; où j'arrangeais ta vie avec ton mari, tes enfants...

et nous-mêmes devenus vieux. Ne sens-tu pas combien la pensée de m'en séparer m'attriste?

Berthe prit la main de son père et l'embrassant tendrement:

< page précédente | 31 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.