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Hector Malot - Baccara

mère reprenait la plume et se remettait au travail; ses minutes étaient comptées.

Au contraire, Berthe avait toujours trouvé son père entièrement à elle, sans que jamais il lui répondit le
mot qu'elle était habituée à entendre chez sa mère: «Laisse-moi travailler.» Il n'avait pas à travailler, lui,

lorsqu'elle voulait jouer, et quoi qu'il eût à faire, il ne le faisait que lorsqu'elle lui en laissait la liberté; et

bien souvent même il commençait sans attendre qu'elle vînt à lui. Avec cela s'ingéniant à lui plaire en

tout; enfant, lorsqu'elle n'était qu'une enfant; jeune homme, lorsqu'elle était devenue jeune fille. Que de

parties de cache-cache avec elle derrière les pièces de drap et dans les armoires! Que de visites aux

quinze ou vingt poupées composant la famille de Berthe, qui toutes, avaient un nom et une histoire qu'il

s'était donné la peine d'apprendre sans en rien oublier, et sans jamais confondre entre eux un seul de ses

petits-fils ou une de ses petites-filles. L'âge n'avait point affaibli cette passion de Berthe pour ses

poupées, et, en rentrant du couvent, elle avait repris avec elles ses jeux d'enfant aussi sérieusement, aussi

maternellement que lorsqu'elle n'était qu'une gamine, ne se fâchant point des moqueries de sa grand'mère

et de sa mère, mais sachant gré à son père de la prendre au sérieux et de la défendre.

- Ne la raille point, répétait-il, les petites filles qui aiment le plus tendrement leurs poupées sont les
mêmes qui plus tard aiment le plus tendrement leurs enfants; on est mère à tout âge.

Il ne s'en tenait point aux paroles et quelquefois il voulait bien encore, comme dix ans auparavant, faire le
«monsieur qui vient en visite», le «médecin», et surtout le «grand-papa» qui revient de Paris les poches

pleines de surprises pour les enfants de sa fille.

Dans ces conditions, il était donc tout naturel qu'Adeline se chargeât de parler à Berthe de la demande de
Michel Debs; il avait assez souvent joué le rôle du «notaire» ou de l'«ami de la famille», venant

entretenir la «maman» de projets de mariage à propos de Toto ou de Popo, pour remplir ce rôle

sérieusement et faire pour de bon le «papa.»

Le lendemain matin, le vent de la nuit était tombé, et quand, à huit heures, le père et la fille montèrent
dans la vieille calèche, le ciel était clair, sans nuages, avec des teintes roses et vertes du côté du levant

comme on en voit souvent, en novembre, après les grandes pluies d'ouest. Bien que le cocher fût sur son

siège, on ne partit pas tout de suite, parce qu'il fallait arrimer le déjeuner dans le coffre de derrière et

c'était à quoi s'occupait madame Adeline, aidée de Léonie. Il ne restait pas de domestiques au Thuit

pendant l'hiver et, lorsqu'on devait y manger, il fallait emporter les provisions qu'on voulait ajouter aux

oeufs frais de la fermière. Enfin le coffre fut fermé.

- Bon voyage!

- A ce soir!

Et de la rue Saint-Etienne la calèche passa dans la rue de l'Hospice pour gagner la côte du
Bourgtheroulde; comme le temps était doux, les glaces n'avaient point été fermées; en tournant au coin

de la rue du Thuit-Anger, Adeline aperçut Michel Debs qui venait en sens contraire.

- Tiens, qu'est-ce que Michel Debs fait par ici? dit-il.

- Il faut le lui demander, répondit Berthe en riant.

- Ce n'est pas la peine.

On se salua, et pour la première fois, Adeline remarqua qu'il y avait dans le regard de Michel comme

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