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Hector Malot - Baccara

Vienne, nouveautés pour pantalons, jaquettes et paletots_», occupe, impasse du Glayeul, une de ces
cours étroites et noires; et c'est probablement la plus ancienne d'Elbeuf, car elle remonte authentiquement

à la révocation de l'Édit de Nantes, quand les grands fabricants qui avaient alors accaparé l'industrie du

drap en introduisant les façons de Hollande et d'Angleterre, forcés comme protestants de quitter la

France, laissèrent la place libre à leurs ouvriers. Un de ces ouvriers se nommait Adeline; il était

intelligent, laborieux, entreprenant, doué de cet esprit d'initiative et de prudence avisée qui est le propre

du caractère normand: mais, lié par l'engagement que ses maîtres lui avaient imposé, comme à tous ses

camarades, d'ailleurs, de ne jamais s'établir maître à son tour, il serait resté ouvrier toute sa vie. Libéré

par le départ de ses patrons, il avait commencé à fabriquer pour son compte des draps façon de Hollande

et d'Angleterre, et il était devenu ainsi le fondateur de la maison actuelle; ses fils lui avaient succédé; un

autre Adeline était venu après ceux-là; un quatrième après le troisième, et ainsi jusqu'à Constant Adeline,

que le nom estimé de ses pères, au moins autant que le mérite personnel, avaient fait successivement

conseiller général, président du tribunal de commerce, chevalier puis officier de la Légion d'honneur, et

enfin député.

C'était petitement que le premier Adeline avait commencé, en ouvrier qui n'a rien et qui ne sait pas s'il
réussira, et il avait fallu des succès répétés pendant des séries d'années pour que ses successeurs eussent

la pensée d'agrandir l'établissement primitif; peu à peu cependant ils avaient pris la place de leurs voisins

moins heureux qu'eux, rebâtissant en briques leurs bicoques de bois, montant étages sur étages, mais sans

vouloir abandonner l'impasse du Glayeul, si à l'étroit qu'ils y fussent. Il semblait qu'il y eût dans cette

obstination une religion de famille, et que le nom d'Adeline formât avec celui du Glayeul une sorte de

raison sociale.

Pour l'habitation personnelle, il en avait été comme pour la fabrique: c'était impasse du Glayeul que le
premier Adeline avait demeuré, c'était impasse du Glayeul que ses héritiers continuaient de demeurer;

l'appartement était bien noir cependant, peu confortable, composé de grandes pièces mal closes, mal

éclairées, mais ils n'avaient besoin ni du bien-être ni du luxe que ne comprenaient point leurs idées

bourgeoises. A quoi bon? C'était dans l'argent amassé qu'ils mettaient leur satisfaction; surtout dans

l'importance, dans la considération commerciale qu'il donne. Vendre, gagner, être estimés, pour eux tout

était là, et ils n'épargnaient rien pour obtenir ce résultat, surtout ils ne s'épargnaient pas eux-mêmes: le

mari travaillait dans la fabrique, la femme travaillait au bureau, et quand les fils revenaient du collège de

Rouen, les filles du couvent des Dames de la Visitation, c'était pour travailler, - ceux-ci avec le père,

celles-là avec la mère.

Jusqu'à la Restauration, ils s'étaient contentés de cette petite existence, qui d'ailleurs était celle de leurs
concurrents les plus riches, mais à cette époque le dernier des ducs d'Elbeuf ayant mis en vente ce qui lui

restait de propriétés, ils avaient acheté le château du Thuit, aux environs de Bourgtheroulde. A la vérité,

ce nom de «château» les avait un moment arrêtés et failli empêcher leur acquisition; mais de ce château

dépendaient une ferme dont les terres étaient en bon état, des bois qui rejoignaient la forêt de la Londe;

l'occasion se présentait avantageuse, et les bois, la ferme et les terres avaient fait passer le château, que

d'ailleurs ils s'étaient empressés de débaptiser et d'appeler «notre maison du Thuit», se gardant

soigneusement de tout ce qui pouvait donner à croire qu'ils voulaient jouer aux châtelains: petits

bourgeois étaient leurs pères, petits bourgeois ils voulaient rester, mettant leur ostentation dans la

modestie.

Cependant cette acquisition du Thuit avait nécessairement amené avec elle de nouvelles habitudes.
Jusque-là toutes les distractions de la famille consistaient en promenades aux environs le dimanche, aux

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