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Hector Malot - Baccara

enfin la construction d'un bâtiment industriel revient à 22 francs le mètre superficiel; tu vois, sans qu'il
soit besoin que je te le répète, tout ce que je me dis; et comme je ne cherchais qu'un prétexte et qu'une

justification pour rester dans l'inertie, je ne t'écrivis point. Les choses continuèrent à aller pendant que je

me répétais glorieusement les raisons qui me paralysaient, et elles finirent par nous amener au point où

nous sommes arrivés.

Il se leva et se mit à marcher par la chambre à grands pas avec agitation:

- Heureux, s'écria-t-il, ceux qui ne voient qu'un côté des choses, ils peuvent se décider et agir, ils ont de
l'initiative et de l'élan. Moi, je suis ce que l'on peut appeler un bon homme, je vous aime tendrement, toi

et Berthe, je n'ai jamais voulu que votre bonheur, et je fais votre malheur. La faute en est-elle à mon

caractère, à mon éducation? Est-ce le milieu dans lequel j'ai vécu pendant les belles années de ma vie,

tranquille, heureux sans avoir à prendre des résolutions entraînant avec elles des responsabilités? toujours

est-il que lorsque je suis en face d'un obstacle, j'y reste, comme si pendant que j'attends il allait

disparaître lui-même, s'enfoncer ou s'envoler.

- Il n'y a que toi pour te plaindre d'avoir trop de conscience, dit-elle tendrement; tu es le meilleur des
hommes.

- A quoi cette bonté a-t-elle servi? Qu'ai-je fait pour vous? Que je meure demain, quelle sera votre
position? Celle que mes parents m'avaient faite, je ne vous la laisse pas. Tu aurais été seule, tu aurais été

libre, tu l'aurais améliorée cette situation; moi, le meilleur des hommes, comme tu dis, je l'ai perdue, et

aujourd'hui j'ai le chagrin de ne pas pouvoir marier notre fille comme j'aurais voulu. J'avais fait de si

beaux rêves quand nous étions encore les Adeline d'autrefois! C'était à peine si par le monde je trouvais

assez de maris pour faire mon choix. Et maintenant!

Il fit quelques tours par la chambre; puis revenant à sa femme et s'arrêtant devant elle:

- Eh bien, maintenant, pour le mariage qui se présente, je ne ferai point ce que j'ai fait toute ma vie, me
disant: «Il est bien difficile de l'accepter, mais, d'autre part, il est bien difficile de le refuser», attendant

que ces difficultés disparaissent d'elles-mêmes. Pour moi, j'ai pu me perdre dans ces hésitations

malheureuses, je ne les aurai point pour Berthe. Demain, j'irai avec elle au Thuit, et là, dans la tranquillité

du tête-à-tête je l'interrogerai.

Cela fut dit avec résolution, mais aussitôt le caractère reprit le dessus:

- Après tout, elle n'en voudra peut-être pas de ce mariage.

VIII

Dans une famille, la mère n'est pas toujours la confidente de ses filles; c'est quelquefois le père qu'elles
choisissent; c'était le cas chez les Adeline, où Berthe, tout en aimant sa mère tendrement, avait plus de

liberté et plus d'expansion avec son père.

Occupée, affairée, appartenant à tous; madame Adeline n'avait jamais pu perdre son temps dans les longs
bavardages où se plaisent les enfants. Quand, toute petite, Berthe venait dans le bureau pour embrasser sa

maman et se faire embrasser, celle-ci ne la renvoyait point, mais elle ne se laissait pas caresser aussi

longtemps que l'enfant l'aurait voulu; elle ne la gardait pas dans ses bras, elle ne la dodelinait pas comme

la petite le demandait, sinon en paroles franches, au moins avec des regards attendris et ces mouvements

enveloppants où les enfants sont si habiles et si persévérants. Après un baiser affectueusement donné, la

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