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Hector Malot - Baccara
- J'admets, dit-elle, que tu obtiennes le consentement de ta mère, mais tout n'est pas fini, il y a un empêchement à ce mariage qui vient de nous, de notre situation, et que ni l'un ni l'autre nous ne pouvons lever - c'est la dot. Pouvons-nous dire à M. Eck que nous marions notre fille sans la doter! Et pouvons-nous faire cet aveu, sans faire en même temps celui de notre détresse? Je ne veux pas revenir sur mon préjugé et dire que c'est parce que Michel est juif qu'il refusera une fille sans dot, alors surtout qu'il doit s'attendre à une certaine fortune escomptée vraisemblablement à l'avance. Mais il est commerçant, et trouveras-tu beaucoup de commerçants dans une situation égale à celle des Eck et Debs qui épouseront une fille pour ses beaux yeux? Nous pouvons donc en être pour la honte de notre confession, et Berthe pour l'humiliation d'un mariage manqué. Est-il sage de nous exposer à un pareil échec qui, se réalisant, aurait des conséquences désastreuses, non seulement pour Berthe, mais encore pour notre crédit. Réfléchis à cela.
Ces derniers mots étaient inutiles. A mesure que sa femme parlait et déduisait les raisons qui s'opposaient à ce mariage, Adeline, qui tout d'abord l'avait écoutée en la regardant, se penchait vers le feu, absorbé manifestement dans une méditation douloureuse.
- Tant d'années de travail, murmura-t-il, tant d'efforts, tant de luttes, de ta part tant de soins, tant de fatigues, tant d'énergie, pour en arriver là! Pauvre Berthe! Que ne t'ai-je écouté quand il en était temps encore!
Elle le regarda, tristement penché sur le feu qui éclairait sa tête grisonnante. Quels changements s'étaient faits en lui en ces derniers temps! Comme il avait vieilli vite, lui qui jusqu'à quarante ans était resté si jeune! Comme sur son visage au teint coloré les rides s'étaient profondément incrustées; ses yeux, autrefois doux et le plus souvent égayés par le sourire, avaient pris une expression de tristesse ou d'inquiétude.
- Si encore, dit-il en suivant sa pensée et en se parlant plus encore qu'il ne parlait à sa femme, on pouvait entrevoir quand cela finira et comment! J'ai été bien imprudent, bien coupable de ne pas t'écouter.
Madame Adeline n'était pas de ces femmes qui mettent la main sur la tête de leur mari lorsqu'il va se noyer: s'il s'attristait, elle l'égayait; s'il se décourageait, elle le réconfortait; de même que s'il s'emballait, elle l'enrayait.
- Je n'étais sensible qu'à l'intérêt immédiat, dit-elle, mais crois bien que j'ai compris toute la force des raisons qui t'ont retenu. A trente ans, ayant sa position à faire, on pouvait courir cette aventure, mais à ton âge et dans ta situation il était sage et naturel de ne pas oser la risquer. Ce n'est pas moi qui jamais te reprocherai de t'être abstenu.
- Tes reproches seraient moins durs que ceux que je m'adresse moi-même, car tu n'as vu que les raisons avouables qui m'ont retenu et tu ne sais pas, toi qui cependant me connais si bien, celles que j'appelais à mon aide quand je me sentais prêt à te céder. Un jour, il y a trois ans, c'est-à-dire à un moment où nous avions encore les moyens de transformer notre fabrication, j'étais décidé. J'avais tout pesé et en fin de compte j'étais arrivé à la conclusion évidente, claire comme le soleil, que c'était pour nous le salut. J'allais te l'écrire et j'avais déjà pris la plume, quand une dernière faiblesse, une sorte d'hypocrisie de conscience, m'arrêta. Au lieu de t'écrire à toi, ici à Elbeuf, j'écrivis à Roubaix, pour demander des renseignements sur le prix que nos concurrents payent le charbon, le gaz, le mètre courant de construction. La réponse m'arriva le surlendemain; le charbon que nous payons 240 francs le wagon, coûte là-bas 120 francs; le gaz, grâce aux primes de consommation, coûte 15 centimes le mètre cube;
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