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Hector Malot - Baccara

grand-mère, et quand M. Eck m'a présenté sa demande, je t'avoue que je n'ai vu qu'une chose, la vie de
Berthe dans la maison de cette vieille juive fanatique.

- Et pourquoi Berthe vivrait-elle dans la maison de madame Eck et sous la direction de celle-ci? Cela
n'est pas du tout obligé, il me semble. D'ailleurs la vieille madame Eck mène une existence si retirée

qu'elle ne doit pas être une gêne pour les siens. Je comprends que, si tout ce qu'on dit d'elle est vrai, cette

existence est bizarre; mais tu sais comme moi que ce n'est pas du tout celle de ses enfants, qui ont nos

moeurs et nos habitudes ni plus ni moins que des chrétiens.

- Ainsi, tu veux ce mariage? dit madame Adeline avec un certain effroi.

- Je ne le veux pas plus que je ne le veux point: je ne lui suis pas hostile et trouve qu'il est faisable, voilà
la vérité vraie. Il y a quelqu'un qu'il touche encore de plus près que nous; c'est Berthe; aussi, avant de

dire: il se fera ou ne se fera point, je trouve que Berthe doit être consultée. Pour Maman, ce mariage

serait l'abomination des abominations; pour toi qui es d'un autre âge et que la tolérance a pénétrée, il

serait inquiétant, sans que tu pusses cependant le repousser par des raisons sérieuses et autrement que

d'instinct, sans trop savoir pourquoi. Pour Berthe il peut être désirable. C'est à voir. Si elle l'acceptait, il y

aurait là un affaiblissement de préjugé tout à fait curieux, mais qui, à vrai dire, ne m'étonnerait pas.

Madame Adeline avait ravivé le feu qui s'éteignait; elle fit asseoir son mari devant la cheminée, et s'assit
elle-même à côté de lui.

- Ainsi tu veux consulter Berthe? demanda-t-elle.

- N'est-ce pas la première chose à faire? Je ne veux pas plus la marier malgré elle que je ne voudrais
qu'elle se mariât malgré moi.

- Et ta mère?

- A Berthe d'abord. Si elle ne veut pas de Michel il est inutile de nous occuper de Maman; au contraire, si
elle est disposée à accepter ce mariage, nous verrons alors ce qu'il y a à faire avec Maman... et avec toi.

- Oh! moi, je ne voudrai que ce que tu voudras et ce que voudra Berthe: il est évident que la répugnance
avec laquelle j'ai accueilli la demande de M. Eck n'était pas raisonnée; je reconnais qu'aucun reproche ne

peut être adressé à Michel et, s'il n'est pas le gendre que j'aurais été chercher, il est cependant un gendre

que je ne repousserai pas; il n'y a donc pas à s'occuper de moi; mais ta mère? Tu interroges Berthe et elle

te répond - je le suppose - qu'elle sera heureuse de devenir la femme de Michel. J'ai peine à croire que,

jusqu'à présent, elle ait vu en lui un futur mari, et qu'elle se soit prise pour lui d'un sentiment tendre. Mais

du jour où tu lui parles de ce mariage, ce sentiment peut naître et se développer vite, car je conviens sans

mauvaise grâce que Michel est beau garçon, et qu'il sait mieux que personne être aimable quand il veut

plaire. Alors qu'arrivera-t-il? Ou tu passes outre, et c'est le malheur de ta mère que nous faisons; à son

âge, avec son despotisme d'idées, cela est bien grave, et la responsabilité est lourde pour nous. Ou tu

subis le refus de ta mère, et alors nous faisons le malheur de Berthe, si ce sentiment est né.

- Je passerais outre, et j'ai la conviction que Maman, qui, comme toi, a été surprise, finirait par entendre
raison.

Madame Adeline leva la main par un geste de doute: elle connaissait la Maman mieux que le fils ne
connaissait sa mère, et savait par expérience qu'on ne lui faisait pas entendre raison.

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