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Hector Malot - Baccara

- Crois-tu donc que M. Eck ait voulu nous faire injure?

- Que m'importe qu'il ait voulu ou qu'il n'ait pas voulu; l'injure n'en existe pas moins.

- Un homme dans la position de M. Eck ne nous fait pas injure en nous demandant la main de notre fille.

- Il ne s'agit pas de sa position, il s'agit de sa religion: il est juif, n'est-ce pas! et son neveu l'est aussi?

- Mon Dieu, Maman, permets-moi de dire que c'est là un préjugé d'un autre âge. Le temps n'est plus où le
juif était un paria, il s'en faut de tout; il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour voir quelle place il occupe

aujourd'hui dans notre monde: la finance, la haut commerce, l'industrie.

Puis, comme il voulait enlever à cet entretien la violence passionnée que sa mère y mettait, il prit un ton
enjoué:

- Si les choses marchent du même pas, il est facile de prévoir qu'avant peu ce sera le chrétien qui sera
l'esclave du juif: lis le compte rendu des premières représentations: en tête des personnes citées, ce sont

des juifs que tu trouveras.

Mais au lieu de calmer sa mère, il l'exaspéra.

- Je suis bien vieille, dit-elle, je suis paralysée, je n'ai plus d'initiative, je n'ai plus d'autorité, je n'ai plus la
fortune qui la fait respecter, je ne suis plus rien, mais au moins je suis encore ta mère et jamais je ne te

permettrai de plaisanter ma foi. Ah! Constant, la Chambre t'a perdu! A vivre avec ces avocats et ces

journalistes habitués à discuter le pour et le contre et à trouver qu'il y a autant de bonnes raisons pour une

opinion que pour une autre, tu es devenu ce qu'ils sont eux-mêmes, un incrédule; tu ne sais plus ce qui est

bien, tu ne sais plus ce qui est mal; vous appelez cela de la tolérance; il n'y a pas de tolérance pour le mal,

il doit être écrasé.

Elle avait toujours à côté d'elle une forte canne avec laquelle elle faisait avancer ou reculer son fauteuil,
quand elle ne voulait point appeler pour qu'on le roulât; elle la prit, et, d'une main encore vigoureuse, elle

frappa le parquet avec une énergie qui disait celle de sa volonté.

- Il doit être écrasé.

Et de plusieurs coups de canne elle sembla vouloir écraser un être vivant, le père Eck, sans doute, ou son
neveu, plutôt qu'une chose idéale - ce mal qui l'enflammait.

Adeline aimait sa vieille mère autant qu'il la respectait; aussi, lorsqu'elle abordait la question religieuse,
tâchait-il toujours, lorsqu'il ne pouvait pas céder, de laisser tomber la conversation ou de la détourner. A

quoi bon discuter? il savait qu'il ne lui ferait rien abandonner de ses idées; et d'autre part, il ne voulait pas

prendre des engagements qu'il ne tiendrait pas. Mais en ce moment ce n'était pas une discussion plus ou

moins théorique qui était soulevée, c'était une affaire personnelle, qui pouvait être la plus grave pour sa

fille - celle de sa vie même.

- Je t'en prie, Maman, dit-il avec douceur, ne te laisse pas emporter par ton premier mouvement; avant de
juger la demande de M. Eck injurieuse, sachons dans quelles conditions elle se présente.

- Toujours les conditions, les circonstances atténuantes.

Sans répondre à sa mère, il s'adressa à sa femme:

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