bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - Baccara

le mort, ceux qui avaient commencé cette campagne dans les journaux ne s'en tiendraient pas là; le
sommaire de l'étude sur le jeu le disait: «_Mangeurs et Mangés_»; ils allaient s'abattre sur lui; comment

les repousser?

Et il avait pu croire que, parce qu'il avait quitté Paris pour Elbeuf, il allait trouver auprès des siens l'oubli
et la tranquillité!

Ne serait-il donc qu'un objet de mépris pour cette ville, qui s'étalait sous lui, et où, jusqu'à ce jour, son
nom n'avait été prononcé qu'avec respect. Qu'il remontât cette côte dans quelques jours, et personne ne se

lèverait plus sur son passage; on détournerait la tête, et si les gamins lui faisaient encore cortège, ce ne

serait plus pour lui crier: «Bonjour, monsieur Adeline.»

Et c'était avec un brouillard devant les yeux, le coeur serré, les nerfs crispés, l'esprit chancelant, qui il
regardait ce panorama qu'il n'avait jamais vu qu'avec un sentiment d'orgueil, fier de son pays natal,

comme il était fier de lui-même: - la ville avec sa confusion de maisons, de fabriques et de cheminées qui

vomissaient des tourbillons de fumée noire, et son vague bourdonnement de ruche humaine, le

ronflement de ses machines qui montaient jusqu'à lui; et au loin, se déroulant jusqu'à l'horizon bleu, la

plaine enfermée dans la longue courbe de la Seine, avec son cadre vert formé par les masses sombres des

forêts.

Il resta là longtemps, regardant alternativement autour de lui et en lui. Alors, peu à peu, tout son passé lui
revint, d'autant plus amer à cette heure d'examen qu'il avait été plus doux pendant qu'il le vivait. En

suivant des yeux l'agrandissement de sa ville, il se revit grandir d'année en année. Elle aussi, elle avait

subi comme lui une crise et l'on avait pu croire qu'elle sombrerait; mais, tandis qu'elle semblait prête à se

relever et à reprendre sa marche, il se voyait précipité, sans lutte, sans secours possible, dans une

catastrophe qui devait l'écraser.

Car il ne pouvait pas plus se défendre que céder.

Pour se défendre, il fallait commencer par avouer qu'il avait joué à son insu avec des cartes préparées par
des gens qui voulaient le perdre, et les explications ne pourraient venir qu'ensuite: l'aveu, le monde le

saisirait au bond; les explications, qui les écouterait?

S'il cédait, si une fois il accordait aux mangeurs ce qu'ils lui demanderaient, ne faudrait-il pas
céder toujours, tant que ceux qui voulaient l'exploiter lui verraient une ressource?

Il relut les journaux, pesant chaque mot, et il se rendit mieux compte de l'enveloppement qui se faisait
autour de lui: ce n'était qu'une préparation, mais combien menaçante s'annonçait-elle!

Pour que sa femme ne les trouvât pas, il les déchira en petits morceaux qu'il jeta au vent; mais une rafale
de l'ouest les prit en tourbillon et les emporta vers la ville; alors un frisson le secoua comme si chaque

lambeau était un journal complet qu'Elbeuf allait lire.

Quand il rentra, sa femme lui dit qu'on était venu le demander; quelqu'un qui n'était pas un acheteur et
qui devait revenir.

Jamais il ne s'était inquiété des gens qui avaient affaire à lui; il verrait bien; mais il n'était plus au temps
où il pouvait se dire tranquillement qu'il verrait bien; il avait peur de voir.

IV

< page précédente | 171 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.