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Hector Malot - Baccara

Une seule chose certaine: il devait quatre-vingt-sept mille francs.

Entre quelles mains les payer?

Si le Grand I avait été le cercle qu'il avait cru fonder, il ne serait pas impossible de retrouver ces
mains: il n'aurait joué que contre des membres de ce cercle, c'est-à-dire contre des gens qu'il connaîtrait;

mais combien d'inconnus avait-il vus défiler qui s'étaient montrés une fois, deux fois, huit jours, et qui

n'étaient jamais revenus! sans doute ceux qu'il avait dépouillés étaient de ces passants.

Et cependant il fallait qu'il leur restituât ce qu'il leur avait pris.

Comment?

Il eut beau tourner et retourner cette question, il ne lui trouva pas de réponse.

Parmi ces joueurs il y avait, cela était bien certain, des étrangers qui avaient déjà quitté la France: où les
chercher? en Russie, en Amérique? l'impossible. Pour ceux qui étaient encore à Paris, comment les

prévenir? Il ne pouvait pas cependant publier un avis dans les journaux pour avertir les personnes qui

avaient joué contre lui qu'elles pouvaient se présenter rue Tronchet, où il rembourserait à vue ce qu'elles

avaient perdu; combien s'en présenterait-il, et ce ne serait pas les moins exigeantes, qui n'auraient rien

perdu du tout? Pour quatre-vingt-sept mille francs qu'il était prêt à restituer, combien de millions ne lui

demanderait-on pas!

Cependant il voulut tenter quelque chose, et comme il ne pouvait pas retourner au Grand I, le
lendemain il irait chez Camy, et avec lui il reconstituerait autant que possible sa partie; quand il

connaîtrait les noms de ses créanciers, il les chercherait et leur rendrait ce qu'il leur devait.

Cette idée le calma un peu; si son honneur était perdu, au moins sa conscience serait déchargée du poids
qui l'écrasait.

Mais quand, dans le calme de la nuit, au réveil du matin il examina cette idée qui tout d'abord lui avait
paru réalisable, il n'en vit plus que l'absurdité. Quelle raison donnerait-il pour expliquer cette restitution?

La vraie? Il ne le pourrait jamais; au premier mot la honte l'étoufferait.

Peut-être un caractère plus ferme et plus digne que lui accepterait cette expiation, mais il s'en sentait
incapable: jamais il n'aurait la force de s'infliger cette humiliation.

Comme l'idée de restitution entrée dans son esprit et dans son coeur ne le lâchait plus, il chercha quelque
autre moyen de la satisfaire, et après bien des angoisses il s'arrêta à porter cet argent au directeur de

l'Assistance publique; sans doute ce ne serait pas le rendre à ceux à qui il appartenait, mais au moins les

pauvres en profiteraient et il ne salirait plus ses mains. Un autre à sa place trouverait peut-être mieux,

mais il était si bouleversé qu'il ne pouvait pas sagement peser le pour et le contre de sa résolution; et telle

était sa situation qu'il ne pouvait prendre conseil de personne.

En se levant il écrivit au président de la Chambre pour demander un congé de quinze jours, puis, quand
l'heure de l'ouverture des bureaux fut arrivée, il se rendit à l'Assistance publique, emportant ce que les

emprunteurs lui avaient laissé sur les quatre-vingt-sept mille francs, c'est-à-dire près de quatre-vingt-cinq

mille francs.

Aussitôt qu'il eut fait passer sa carte, il fut reçu par le directeur, mais avec la prudente réserve d'un

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