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Hector Malot - Baccara

un voleur!...

Frédéric resta un moment décontenancé, puis se remettant:

- Voleur! Pourquoi voleur? Est-ce qu'au jeu il y a des voleurs!

QUATRIÈME PARTIE

I

Voleur!

C'était le mot qu'Adeline se répétait en suivant l'avenue de l'Opéra pour rentrer rue Tronchet; il rasait les
maisons et marchait vite, son chapeau bas sur le front, n'osant lever les yeux de peur qu'on ne le reconnût

et qu'on ne lui jetât le mot qu'il se répétait:

- Voleur!

Pourquoi allait-il chez lui? Il n'en savait rien. Pour se cacher. Parce qu'il avait besoin d'être seul. Pour
qu'on ne le vît point; pour qu'on ne lui parlât point.

Tout le monde ne savait-il pas qu'il était un voleur? L'allusion de ce joueur à la «suite» le prouvait bien;
et par cela seul qu'il ne l'avait pas immédiatement relevée, il avait passé condamnation, exactement

comme ce Salzman qui sous le coup de cette injure avait si piteusement courbé le front.

Comment prouver qu'au lieu d'être complice de ce vol il en était lui-même victime? Où trouverait-il
quelqu'un, même parmi ceux qui le connaissaient, même parmi ses amis, pour accepter une justification

aussi invraisemblable? Qui le connaîtrait maintenant, ou plutôt qui le reconnaîtrait? Qui aurait le courage

de continuer à rester son ami?

Arrivé chez lui, il n'alluma pas de lumière, mais, se laissant tomber dans un fauteuil, il resta là anéanti;
un flot de larmes jaillit de ses yeux; comme un enfant qui vient de perdre sa mère, comme un amant de

vingt ans abandonné par sa maîtresse, il pleurait misérablement, désespérément, abîmé dans sa faiblesse:

c'étaient sa fierté, sa dignité, son honneur, sa vie qui étaient perdus à jamais, c'étaient la vie, la dignité,

l'honneur des siens; sa fille, fille d'un voleur!

Ce moment de défaillance et d'affolement ne dura pas; la honte le prit de se trouver si faible; ce n'était
pas en s'abandonnant qu'il rachèterait sa faute, si elle pouvait être rachetée.

Il avait gagné, il avait volé quatre-vingt-sept mille francs; avant tout, il devait les rendre à ceux qu'il avait
dépouillés; après, il verrait à se défendre contre ceux qui l'accuseraient.

Mais tout de suite il se heurtait à une difficulté; où trouver, où chercher ceux qui avaient perdu ces
quatre-vingt-sept mille francs? Trente, quarante, cinquante personnes peut-être avaient joué contre lui

dans cette banque. Quelles étaient-elles? Et à l'exception de cinq ou six qu'il avait remarquées, il ne

savait pas le nom des autres, il ne se rappelait pas leur signalement: des joueurs, qu'il n'avait même pas

regardés dans son agitation, et qu'il avait à peine vus à travers un brouillard; il retrouvait bien quelques

figures; des yeux qui s'étaient fixés sur lui quand il abattait les 9: des effarements, des convulsions de

physionomie quand il avait gagné de gros coups; mais tout cela se brouillait dans sa mémoire? Qui avait

perdu les gros coups, qui avait perdu les petits? A qui devait-il dix mille francs; à qui devait-il deux

louis?

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